Site clair (Changer
 
  Critiques  
 
  Livres  
 
  Intervenants  
 
  Prix littéraires  
 
  Adaptations  
    Fiche livre     Connexion adhérent
Asunrath

Marie-Thérèse de BROSSES



Illustration de Claude SERRE

Éric LOSFELD
Dépôt légal : 4ème trimestre 1967
192 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   



    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.
 
    Critiques    
     Eric Losfeld a eu l'excellente idée de publier un recueil de dessins de Claude Serre, agrémenté d'un conte de Marie-Thérèse de Brosses. Le talent de Serre n'est pas ignoré des lecteurs de Fiction. Ils ont pu apprécier une de ses couvertures 1. Certains d'entre eux avaient pu voir l'an dernier, à la Galerie du Tournesol, hélas aujourd'hui défunte, plusieurs de ses œuvres. Plus récemment, la parution du livre dont il est ici rendu compte fut l'occasion d'une imposante exposition à la librairie La Pochade, boulevard Saint-Germain. Deux lithographies furent éditées en cette circonstance qui sont issues de la série de dessins consacrés à Asunrath et que j'engage vivement nos lecteurs à se procurer. Leur tirage est restreint, Claude Serre fera du chemin, et elles seront un jour pièces de collection.
     Le dessin de Claude Serre pose une série de problèmes. Car son exceptionnelle virtuosité, la maîtrise dont il témoigne, contrastent avec la jeunesse de Serre qui n'a pas encore trente ans. Il n'est pas pourtant le fruit d'un enseignement. Serre est en quelque sorte un dessinateur “sauvage” qui a poussé tout seul parmi les orties des grands chemins et qui a appris de même les ficelles de son métier. Il a reçu cependant les conseils de son ami et parent, Jean Gourmelin, dont il subissait, il y a quelques années encore, très visiblement l'influence. Mais voici qu'il s'est affirmé sans qu'il y ait jamais eu pourtant de rupture dans son style, au point qu'il est désormais impossible de confondre Serre avec qui que ce soit d'autre.
     Serre s'est longtemps adonné au dessin d'humour, d'un humour noir, bien entendu, un peu crispé. Je possède de cette époque un dessin dont je suis très fier, et qui figure dans l'anthologie Planète du dessin d'humour dont je parlerai prochainement : un ours de peluche assis au milieu d'ossements enfantins darde sur le spectateur des yeux terribles.
     Mais de l'humour, Serre est bien vite passé à l'insolite, puis au fantastique, tant par goût que parce qu'il a compris que le dessin fantastique gardait plus longtemps sa force que le dessin d'humour : le dérangement, l'inquiétude qu'il suscite n'est pas susceptible de s'apaiser et de s'épuiser dans un éclat de rire.
     Ce garçon maigre, noueux et nerveux, a le sens du théâtral. Il aime les architectures folles et composites, mélanges baroques de donjons crénelés et de bulbes orientaux. Il choisit presque toujours de représenter l'avant ou l'après d'une grande scène, même lorsqu'il n'a pas de texte précis à illustrer. Ceci suffirait, s'il était besoin, à le distinguer de Gourmelin qui propose toujours des états insolites et pérennes. Les héros de Gourmelin sont suspendus dans l'éternité ; que l'on se souvienne de ce dessin célèbre où deux hommes arc-boutés l'un contre l'autre parviennent à grand peine à se maintenir entre deux falaises verticales au-dessus d'un gouffre insondable. Les personnages de Serre, au contraire, sont les proies déjà défuntes ou déjà menacées du devenir. Ainsi s'expriment deux angoisses. L'un dit : le monde est terrible. Et l'autre : il est trop tard ou il va être trop tard.
     Ce souci très particulier de Serre l'indiquait tout exprès pour illustrer une œuvre littéraire. Mais son talent a su faire en sorte que ses dessins n'aient pas réellement besoin du support de l'anecdote. Quoiqu'ils soient d'une fidélité extrême au texte, ils “tiennent” par eux seuls, comme j'avais eu l'occasion de m'en rendre compte à l'exposition de La Pochade, avant même d'avoir lu le roman. Serre a su notamment distiller un érotisme vénéneux, ainsi dans la troisième planche où un corps féminin-minuscule étalé sur une paume est menacé par un index gigantesque, comme par un phallus démesuré. Ainsi dans la sixième où une forme terrible encapuchonnée de noir tend une main décharnée vers une vierge alanguie qui repose à ses pieds. Mieux que l'auteur lui-même, Serre, a su rendre la mort omniprésente. D'entrée de jeu, dès la seconde planche, avec cet ange de pierre auquel les injures du temps ont fait un masque de mort grasse. Plus allusivement dans la planche 7 qui est une Entrée des Enfers. Dans l'immobilité, en cette planche 8 où des cadavres d'insectes baignent dans un Styx stagnant et empoisonné. Ailleurs, les signes du sexe et de la mort s'entrecroisent ou se superposent . Ce sont les rayons issus de prismes, qui transpercent un corps ; ou cette épingle qui cloue au sol une abominable sorcière. Et ce sont bien l'amour et la mort qui s'affrontent directement sur la dernière planche, malheureusement mal sortie sur mon exemplaire, où des squelettes grimaçants se reflètent dans des fragments de miroir lacés sur un corps nu. Au milieu de ce trajet macabre, une note rafraîchissante et bucolique : une belle dénudée, couchée parmi les herbes, épie une coccinelle presque aussi grande qu'elle, et l'on ne sait si c'est l'étonnement ou bien l'effroi qui fait s'arrondir sa bouche.
     Serre a su profiter de l'occasion qui lui était offerte pour travailler beaucoup. Car les douze planches reproduites ne sont qu'un choix parmi celles qu'il a préparées. Son sens inné de la composition et sa technique ont de ce fait atteint leur maturité. Il combine avec un rare bonheur les techniques du trait et du point, réservant la dernière aux dégradés subtils qui conviennent le mieux aux mirages et au modelé des corps, et jouant volontiers du contraste qui l'oppose à la trame plus dure, plus masculine, des treillis. Claude Serre compte, paraît-il, faire ses débuts dans la gravure. Il est capable, je n'en doute pas, de rendre jaloux les maîtres du siècle dernier s'il sait échapper à la facilité qui a perdu quelques honorables graveurs fantastiques contemporains, ainsi Trémois. Mais, heureusement, la facilité n'est pas dans son caractère.
     Il faut enfin en venir au livre. Marie Thérèse de Brosses a écrit avec Asunrath un conte de fées un peu noir qui se voudrait quelque part entre l'Histoire d'O et Madame d'Aulnoye mais qui penche plutôt du côté de la dernière. La référence au conte de fées est au demeurant presque explicite, bien que l'action soit contemporaine. C'est le château d'un enchanteur que celui de Larquier, et quoique son pouvoir de réduire à volonté la taille des êtres, qui lui permet d'enlever des jeunes filles et de les tenir à sa merci dans un réduit minuscule où il a bâti tout une ville de poupée, soit attribué à la science, c'est sans grand souci de convaincre de son caractère rationnel. Les objections évidentes ne sont même pas envisagées et c'est aussi bien, car là n'est pas le problème. La Veuve Noire qui discipline et terrorise les filles est à la fois la marâtre et la mauvaise fée des contes. Barkhan, le gardien, est le dragon. Il est jusqu'à la narration qui, jouant sur les récits emboîtés les uns dans les autres, renoue avec les techniques littéraires des XVIIe et XVIIIe siècles.
     C'est un conte de fées que Marie Thérèse de Brosses a narré très joliment sans parvenir tout à fait à lui insuffler toute la morbidité érotique qu'elle souhaitait sans doute. Elle en a pourtant, au seuil et à l'issue de son récit, accumulé avec une aimable application les ingrédients — Berlin 1930, les effeuilleuses, un quinquagénaire séduisant et expérimenté achevant la conquête d'une compagne de rencontre, jeune, belle et blonde, en lui contant une histoire horrifique et soufrée. Elle en use au reste avec bonne humeur, sachant s'arrêter avant d'avoir forcé la dose. Mais il y a encore beaucoup de lait dans son stupre, et un trop évident regret des bonnes manières dans sa violence. Marie-Thérèse de Brosses n'a pas réussi — l'a-t-elle vraiment cherché ? — à doter ses héros d'une dimension mythologique dont elle avait pourtant réuni tous les éléments. Mais il faudrait avoir le palais bien abîmé pour ne pas goûter le divertissement sagement galant qu'elle nous offre. Voilà sans doute comment l'on rêve à O au Couvent des Oiseaux.
     Éric Losfeld a eu l'intelligence de relever ce plat crémeux de l'épice des dessins de Serre, qui lui donnent une profondeur ténébreuse. C'est un heureux mariage auquel se presseront, je l'espère, de nombreux lecteurs.


*

     Nota Bene (Juin 2002) :
     Le livre de Marie-Thérèse de Brosses a connu ultérieurement une destinée assez étrange. Son “auteur” fut en en effet convaincu de plagiat. Le manuscrit lui avait été “donné” par un ami éditeur peu scrupuleux (de Roux ?) et elle l'avait proposé à Éric Losfeld qui, en toute bonne foi, l'avait accepté. Le véritable auteur qui était un homme âgé porta plainte et M. T. de Brosses fut condamnée. Mais les vraies victimes de cette malhonnêteté furent Claude Serre et Éric Losfeld puisque le livre dut être retiré de la vente et les exemplaires détruits. C'est donc devenu un rarissime objet de collection.
     Je dois dire que j'avais été gêné à la lecture du roman sans avoir évidemment rien soupçonné. Ma critique laisse transpercer cette gène. Le style du roman assez compassé et quelque peu daté avec des “audaces” vieillottes, contrastait avec la jeunesse certes bon chic bon genre de son auteur présumé. Ce que j'avais mis au crédit d'une éducation à l'ancienne mode relevait en fait des fantasmes et manières d'écrire démodés d'un vieil homme qui avait peut-être même déterré un manuscrit ancien. Du coup, ce qui était encore piquant, prêté à une jeune et jolie blonde d'allure ingénue, redevenait conventionnel.

Notes :

1. Voir Fiction n°165 (NDLR)

Gérard KLEIN
Première parution : 1/6/1968 dans Fiction 175
Mise en ligne le : 14/6/2002


 

Dans la nooSFere : 60465 livres, 54465 photos de couvertures, 54353 quatrièmes.
7936 critiques, 32812 intervenant·e·s, 1092 photographies, 3637 Adaptations.
 
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.

NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres.
Vie privée et cookies