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L'Anneau de Ritornel

Charles L. HARNESS

Titre original : The Ring of Ritornel, 1968

Traduction de Michel RIVELIN

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Ailleurs et demain n° (16)
Dépôt légal : 2ème trimestre 1972
288 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
Au centre de l'essaim formé par les Douze Galaxies gît, dans un repli de l'espace, l'Aire Nodale. Là, surgit de la Profondeur la matière fraîchement créée qui, au cours d'un cycle perpétuel, donne naissance aux étoiles, aux mondes, à la vie.
Un cycle soumis à la loi de Ritornel ?
Ou bien un jeu du hasard, assujetti aux caprices d'Alea, la déesse de la chance ?
Les controverses philosophiques n'intéressent pas James Andrek. Pris dans les remous de complots qui concernent des milliards de mondes habités, il a trop à faire. Mais Alea et Ritornel n'abandonnent jamais leurs proies. Et c'est dans l'Aire Nodale, au cœur frissonnant de l'univers, que James Andrek trouvera son destin. Ou bien sa liberté.

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
 
    Critiques    
     Titre assez énigmatique, et plutôt comique : mais si « Ritornel » ressemble à « ritournelle », c'est que l'un et l'autre viennent de l'italien ritorno, « retour » ; Ritornel, c'est le dieu de l'éternel retour, du destin fatal qui se répète sans cesse, et il dispute le monde et les âmes des fidèles à Aléa (du latin qui signifie « dé »), déesse du hasard, du sort capricieux et imprévisible ; l'un a pour symbole sacré l'anneau gravé de chiffres de 1 à 12 puis à nouveau de 12 à 1, l'autre le dé à douze faces représentant les douze galaxies et aussi douze conjonctures favorables ou fatales. Ce n'est pas le seul nom propre du livre qui peut être éclairé ou enrichi par une interprétation étymologique : l'auteur le fait lui-même pour Amatar qui est a-mater, « sans mère », terme déjà appliqué au héros à son entrée à I' « alma mater » ; de même on peut penser que ce dernier, Andrek, c'est « l'homme » (grec anêr/andros). En « Iovve » — extra-terrestre aux pouvoirs surhumains et à la longévité étonnante, qui a lancé le culte de Ritornel, tiré Amatar de la chair d'Oberon et sauvé la Terre de la destruction pour que, purifiée par sa plongée dans « a Profondeur » (néant, chaos), elle serve de berceau à une nouvelle humanité — je verrais volontiers une fusion de « Jove » (Jupiter/Jovis) et de « Jéhovah ». Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si le roi s'appelle Oberon et si le barde aveugle (ou plutôt aveuglé, comme certains oiseaux, pour qu'il chante mieux) s'appelle Omere.
     Puisque nous en sommes au niveau des mots, faisons un sort à la traduction de Michel Rivelin : ni meilleure ni pire que la moyenne, elle charrie le contingent habituel de fautes d'orthographe (ex. : « déclanché », p. 215) et de prononciation (« l'hideuse » est compensé par « de un mètre », de glissements de sens (« une équipe assez conséquente », p. 113), de barbarismes (« s'expanser ») et d'anglicismes (« une opportunité », passim), voire de défauts de compréhension : c'est ainsi (et ceci nous ramène, rassurez-vous, à la science-fiction !), que, faute d'avoir vu qu' « ursecta » était un pluriel neutre (la langue scientifique garde en anglais plus volontiers encore qu'en français des formes copiées sur le grec et le latin), Michel Rivelin parle fréquemment au singulier et au pluriel dans une même phrase, voire en plus au masculin et au féminin (p. 113), de ces insectes dévoreurs d'énergie qui, dans l'Aire Nodale où « en expansion engendre un nouvel espace », sont à l'origine de la création continue d'atomes d'hydrogène.
     Harness, on le voit sur cet exemple, rivalise avec van Vogt, « le plus grand animalier de la science-fiction » (Mark Starr) : il va même plus loin que lui puisque ses créatures, non contentes d'avoir une existence à la fois extraordinaire et plausible (comme le Zorl ou l'Ezwal), jouent un rôle dans une méta-écologie à l'échelle universelle fondée sur les plus récentes théories cosmologiques (développées par ailleurs p. 228). On touche du doigt ici la démarche de Harness, qui est exemplaire, car elle réconcilie la science-fiction extrapolatrice et la science-fiction mythopoétique : de la science à la métaphysique par la fiction.
     De la hard science, on en trouve ici sur des sujets très divers : les toiles créées par les araignées sous l'effet de diverses drogues (p. 165), l'apesanteur et ses conséquences sur l'homme qui s'asseoit ou s'évanouit (pp. 150 et 172), les lobes du cerveau et leur spécialisation avec les possibilités chirurgicales qui en résultent (p. 276), la reproduction cellulaire et la façon dont on peut la diriger artificiellement jusqu'à réaliser éventuellement la parthénogenèse (p. 39 sq.), la théorie de l'antimatière (p. 238) 1. Mais ces développements didactiques ne sont jamais gratuits : ils ont un rapport direct avec l'action, depuis les plus petits détails — rôle de l'araignée Raq 2 — jusqu'aux bases mêmes de l'histoire, c'est-à-dire la nature et les capacités des personnages centraux : naissance parthénogénétique d'Amatar et du centaure ailé Kedrys, branchement d'une partie du cerveau du barde Omere Andrek sur un ordinateur musical, passage dans la Profondeur — et transformation en êtres d'antimatière — d'Iovve puis du héros James Andrek.
     Convenons cependant que l'intrigue n'est pas le point fort de l'auteur : cela manque de suspens, parce qu'il nous révèle, volontairement ou non, tout ce que son jeune héros découvre avec surprise peu à peu (notamment l'identité de ses partenaires et adversaires) ; et cela semble artificiel parce que certains événements (pourquoi Iovve, qui y est déjà passé pourtant, périt-il dans le « delirium » et non Andrek ; pourquoi Amatar, Oberon et Kedrys peuvent-ils être envoyés dans la Profondeur sans la préparation super-chirurgicale accordée à Andrek par Iovve ?) semblent moins le fruit d'une stricte causalité que d'une construction délibérée.
     Cette construction est apparente dès la page de sommaire (placée en tête, à la manière anglo-saxonne), puisque les numéros des chapitres croissent de 1 à 12 et redécroissent ensuite, cependant que les titres de la seconde série reprennent en les modifiant parfois légèrement ceux de la première. On pourrait penser à La nef d'Antim (cf. note 1), où au retour les héros se rencontrent en train d'aller, car l'inversion de la matière entraîne une inversion du temps ; mais le cœur de ce livre-ci ne correspond pas à la plongée du héros dans la bande de Moebius cosmique d'où il ressort transformé moralement autant que physiquement. En fait, le livre se conforme à l'anneau de Ritornel, et veut présenter dans son ensemble ce même schème qui réapparaît à l'intérieur de l'histoire (retour de situations semblables, séries de nombres fournies par le dé sacré). Le dernier chapitre, au lieu du I attendu, porte un X, et le titre « Le dernier nombre est-il le premier ? », pour préserver les droits d'Aléa, qui peut décider du même coup que la nouvelle humanité ne sera pas issue, comme la présente, d'un homme à la fois père et époux, la femme étant faite d'un de ses os, mais peut-être de l'union de cette femme sans parents avec son frère également parthénogénétique, centaure ailé à l'intelligence inouïe.
     On voit donc que l'intérêt de l'intrigue cède le pas aux problèmes métaphysiques (sans cependant que l'histoire en devienne pour autant quelque peu incohérente et languissante comme dans Le maître du passé). Il y a la religion : les prophéties les plus improbables (« une vierge née d'un homme, un enfant sans mère », p. 28 — comparer avec le mythe chrétien de l'incarnation) sont réalisées par des voies purement naturelles (pp. 39 et 75 ) ; les dieux sont imaginés par les hommes (p. 27), et pourtant ils deviennent alors réels et ont des droits sur leurs fidèles (p. 275) ; la fatalité (Ritornel) et le hasard (Aléa) sont les deux grandes forces divines, en apparence opposées en un nouveau manichéisme remplaçant celui du Bien et du Mal,et qui pourtant entretiennent de mystérieuses relations (p. 178).
     Il y a aussi la morale : à celle qui repose sur la paternité (Oberon, doublement père puisqu'il est roi, est doublement tyrannique ; et Andrek lui-même, en mourant, sacrifie ses devoirs envers ses fils à ses principes) est préférée celle de la fraternité (Jimmie se dévoue à son frère Omere, puis après sa disparition n'a de cesse qu'il ne le retrouve et le sauve ou le venge, et finalement accepte leur fusion en un seul ; Amatar et Kedrys ne peuvent se quitter, et s'uniront peut-être plus étroitement encore pour être à l'origine d'une race meilleure, rappelant les Houyhnhnms de Swift).
     Mais si le père est évacué, la mère, elle, est absente : Andrek et Omere sont orphelins de mère avant le début de l'histoire ; mieux, Amatar et Kedrys naissent sans mère. Et ceci ouvre une nouvelle porte d'accès à cette œuvre : la psychologie de l'auteur. Est-ce un hasard si le seul autre écrit pour lequel Harness est renommé en France, L'enfant en proie au temps (in Histoires fantastiques de demain, Casterman) est aussi une naissance sans mère, par le voyage dans le temps cette fois ? On a accusé Andrevon d'avoir plagié (en inversant les sexes ) dans Un petit saut dans le passé (in Voyages dans l'ailleurs, Casterman) cette nouvelle... qu'il n'avait pas encore lue : mais, pour qui le connaît, il est bien évident qu'il n'avait pas besoin de modèle extérieur à lui pour parler d'un homme qui n'a d'autre père que lui-même. Quel biographe nous dira un jour dans quelle mesure Harness était — ou pourquoi il souhaitait être — « a-mater », sans mère ?


Notes :

1. 1 — Cette dernière n'est plus du domaine purement spéculatif comme lorsque Jack Williamson écrivait La nef d'Antim (1942-43) : vous en avez même peut-être vu, puisqu'une hypothèse actuellement soumise à expériences par le Dr. Colin Whitehead aux laboratoires nucléaires de Harwell est que la foudre en boule est constituée d'antimatière.
2. 2 — « Comment voulez-vous qu'une araignée puisse influer en quoi que ce soit sur le destin d'une dynastie ? » demande Oberon p. 121 ; il en eût peut-être été moins sûr s'il s'était souvenu (comme Harness certainement s'en souvient) de l'histoire de Robert Bruce, roi d'Ecosse du début du XIVe siècle.

George W. BARLOW
Première parution : 1/9/1973 dans Fiction 237
Mise en ligne le : 29/10/2002

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition GALLIMARD, Folio SF (2003)


     Dans le space opera, il appartient au sort de l'univers de basculer. C'est la que, pour les puristes du genre, continue de gésir cette différence essentielle qui le distingue de la vulgaire aventure spatiale. Entre les mains des héros de space op' repose le sort du monde : ils sont les enfants de Siegfried. Epique, héroïque, tout empreint de lyrisme et de flamboyance, tels sont les traits typiques du space opera classique dont l'aventure spatiale peut parfaitement se dispenser.

     L'Anneau de Ritornel, publié aux Etats-Unis en 1968, est, lui, un space opera moderne. James Andrek n'est pas maître de son destin, emporté qu'il est par des événements sur lesquels il n'a pas de prise et qui le dépassent. Il s'efforcera toutefois d'agir et d'influer sur sa vie, mais ses buts et ses motivations n'ont pas l'envergure et ne se situent pas à la même échelle que les événements qui l'emportent. Ils semblent même presque insignifiants en regard des enjeux qui se révéleront au fil du roman.

     L'Anneau de Ritornel fut publié en France en 1972 par Gérard Klein en compagnie de livres aussi réputés que Tous à Zanzibar, Dune ou Nova (autre space opera), dans la collection « Ailleurs & Demain », qui situent bien le rang de chef-d'œuvre de la S-F auquel peut prétendre ce roman. Pour les lecteurs un tant soit peu rompu au genre, ce n'est pas un ouvrage vraiment difficile. Mais c'est néanmoins un ouvrage profond et ambitieux, soutenu par une structure tout à fait remarquable qui, loin de nuire à son lyrisme baroque et à sa flamboyance, fait à la perle un écrin. Le soin apporté à la construction et la richesse de l'écriture déployée par Harness servent tant la dimension épique que sa perpendiculaire, la réflexion spéculative où il est débattu du hasard et du déterminisme. L'univers est-il régit par les caprices d'Aléa, la déesse de la chance, ou rythmé par les cycles immuables de Ritornel, l'Eternel Retour ? A travers le sort de la Terreur (la Terre), c'est cette question d'une portée largement extérieure au roman qui est posée. L'art de l'auteur est tel qu'il n'est point nécessaire au lecteur d'être au fait de la question : le roman y ouvre sans difficulté. Fatalement, lorsque l'on referme le livre, la question de savoir si nous vivons dans un monde en proie à l'aléatoire ou si, à l'inverse, tout événement serait prédestiné nous a traversé l'esprit. Mais la réponse, qu'à dessein Charles Harness se garde bien de nous donner, n'est peut-être pas si simple.

     Dans ce roman, qui évoque Vol vers hier (Casterman) que Harness avait écrit durant l'âge d'or de la S-F, le lecteur ne voit tout d'abord pas où l'auteur veut l'entraîner. Après la mort du père et la disparition du frère, Omère, le lecteur voit s'avancer James Andrek fils sur le devant de la scène. Celui-ci recherche son frère avec opiniâtreté.
     Andrek, devenu juriste à la Maison Haute, centre politique de la galaxie-mère, est envoyé sur la Terreur pour statuer du sort de la planète qui a été atomisée au terme d'une guerre terrible qui ne laissa aucun survivant dans le camp des vaincus. Encore les vainqueurs veulent-ils voir la planète voler en éclats. Il rencontre là Huntyr, l'assassin de son père, qui a bien des raisons de le craindre, et Vang qui le hait depuis l'académie. Pourtant Huntyr s'engage à retrouver Omère.
     Plus tard, alors qu'Huntyr, percé à jour, s'apprêtera à l'assassiner, Andrek sera sauvé par l'intervention de Iovve, le pèlerin de Ritornel. Amatar, la « fille » d'Obéron, qui l'aime, donnera à Andrek une araignée avant qu'il ne parte pour la station nodale où siégeront les arbitres intergalactiques en ultime appel de la Terreur dont Andrek est mandaté par la Maison Haute pour requérir l'anéantissement. En fait, il est condamné à mort et doit être assassiné durant le voyage, mais avec l'aide de Iovve, il retournera la situation...

     Avec ce douzième et dernier chapitre, on parvient au terme de la numérotation croissante, dernière face du dé dodécagone fétiche d'Aléa. Tous les éléments ont été mis en place ; une place sur laquelle Aléa semble régner. Désormais en tête à tête, Andrek et Iovve (Jove/Jahveh/Dieu) vont refermer l'anneau de Ritornel et établir pour le lecteur le déterminisme des événements et la prééminence de Ritornel, l'Eternel Retour. Cycle qui sera symbolisé par une série de jets de dé croissante puis décroissante identique à celle des chapitres. Il apparaît alors que tous les éléments font partie d'un plan savamment orchestré par Iovve pour assurer le prochain cycle...
     Le dernier chapitre, intitulé « Le dernier nombre est-il le premier ? » est numéroté « X » et non 1 car le dernier jet de dé n'est pas révélé. Harness laisse planer le doute. Si c'est 1, alors Ritornel domine, c'est la loi de l'Eternel Retour qui prévaut et la Terre sera repeuplée par Amatar/Obéron. Si ce n'est pas 1, alors c'est Aléa qui domine, c'est le règne du hasard et le prochain cycle sera celui des kentaurs ; le couple est Amatar/Kédrys. Si, d'un point de vue de lecteur, on suit Andrek, on découvre alors comme un déterminisme imprédictible.

     Seul le space opera permet, dans ses formes les plus audacieuses, de jouer sur un tel thème, car il faut aller très loin pour mettre en scène dans la matérialité ces questions qui nous sont pourtant si proches... D'où venons-nous ? Où allons-nous ? En Ritornel 1... ?

Notes :

1. Une première version de cette chronique est parue en 1996 dans le fanzine « one shot » Le Feu aux étoiles. [NDRC.]

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/7/2003
dans Bifrost 31
Mise en ligne le : 1/8/2004


 

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