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Allez jouer ailleurs

Pascal BRUCKNER

Titre original : Allez jouer ailleurs, 1977



SAGITTAIRE
Dépôt légal : 1977

ISBN : néant   


 
    Critiques    
 
     ATTENTION, METRO

     N'ayons pas peur des mots : voici un livre fou, fou, fou ! Délicieux, fourmillant, plein de bruit, de fureur et de déraison, dérangeant aussi, débridé, bref, fantastique. On lui a d'ailleurs décerné le « Prix du roman fantastique d'Avoriaz ». Finalement, un prix littéraire n'est jamais que l'avis de quatre personnes sur sept, par exemple, selon les règles de la majorité. C'est une étiquette qui va, on l'espère, attirer plus spécialement l'attention du client-lecteur. Bon. Ici, avouons au moins que l'étiquette est bienvenue, et souhaitons qu'elle remplisse son office auprès de la clientèle. Souhaitons-le pour le livre fou, qui s'intitule Allez jouer ailleurs, et pour son auteur Pascal Bruckner — et pour les lecteurs.
     Je suis loin de tout lire et de tout connaître, mais enfin, je feuillette quand même pas mal, et il y avait belle lurette que je n'étais pas tombé de cette façon en chute libre, saoulé net, dans un bouquin. Ça commence par la transformation pure et simple d'une rame de métro aérien, qui est restée un peu trop longtemps au soleil, en chrysalide, puis la métamorphose suivant son cours, en gigantesque insecte qui... « survola la tour Montparnasse, brisa en passant une des tours de Notre-Dame, effleura les bulbes du Sacré-Cœur, descendit sur Beaubourg qu'il tenta de butiner par un des tuyaux d'aération, trompé sans doute par les couleurs du bâtiment. » (p. 12). Rassurez-vous, l'insecte métropoliticus ne vivra qu'un seul jour : c'est un éphémère. Après, le bouquin démarre.
     Et nous entraîne, au fil des pages couvertes de grouillements insensés, dans un univers de délire pur. L'univers du métropolitain — du Politain, comme dit Bruckner. Le Politain vu par Bruckner, à travers l'épopée souterraine de ses héros-enfants, cela donne une peinture pour le moins étrange. Une peinture expressionniste qui fait fi des pastels. Tenter un résumé linéaire de l'action ferait tort au roman, qui n'est qu'un jaillissement permanent dans toutes les directions, un feu d'artifice. Le Pays des Merveilles d'Alice est également situé sous terre : il doit y avoir, là-dessous, une histoire de vases communiquant, une fuite, je ne sais quoi, quelque part. Et les guides, dans les mondes cachés, sont des enfants. « Ceux de Bruckner » sont neuf, au départ. Ils s'appellent, par exemple, Encre-Bleus, Tubulure, Frime Cocodie. Etc. Ils empruntent le métro magique, nous dit-on accessoirement, pour se rendre à l'école ou en revenir. On s'en fout. L'important, c'est le trajet, et les rencontres. Les découvertes. Elles n'en finissent pas de se succéder. Il y a, au hasard, cet étrange clochard-magicien, qui s'appelle Kikessessoi et prend le métro avec nos chers enfants à la station Naphtalingrad. Le clochard sait tout, connaît tout, et raconte aux enfants émerveillés. Il sait entre autres merveilles, que le sigle R.A.T.P. signifie : Ravissement, Amour, Transport, Passion. C'est probablement pour cela que Pascal Bruckner a écrit ce livre : pour le ravissement, l'amour, le transport et la passion.
     Suivez le ou les guides. Vous rencontrerez des « gens (qui) se soufflaient leur mauvaise haleine -au visage ; des couples debout, à moitié endormis, (qui) copulaient mollement dans la moiteur des corps ; un exhibitionniste (qui) exhibitionnait l'organe que le Bon Dieu a donné à tout les mammifères mâles pour reproduire l'espèce et vider les déchets liquides qui s'accumulent dans une poche nommée vessie ; quelques peloteurs (qui) pelotaient quelques fesses ; des pickpockets (qui) piquaient les pocfcets des véhiculés à coup de pics, sans parler des authentiques dégueulasses qui s'amusaient à péter, à cracher, à se gratter le nez tout en essayant de faire passer ça sur le compte des autres » (p. 23).
     J'avoue que ces derniers gratteurs de nez hypocrites me réjouissent particulièrement... Mais ce n'est rien. Vous apprendrez aussi la véritable origine du Politain, quand les ogres affamés par le dépeuplement des campagnes avaient émigrés dans les villes... Fable qui se termine sur une moralité, évidemment, la première phrase de celle-ci convenant à merveille pour devise de notre belle société libérale avancée : « Petits garçons, petites filles, attention ! Il y a parmi vous un camarade de votre âge qui est un ogre et qui ne pense qu'à vous avaler tout rond. » (p. 32).
     Eh oui, nous n'en sommes qu'à la page 32. Ensuite, il y aura cet homme contaminé par le fou-rire ; vous apprendrez que c'est en mangeant bien sa soupe que l'on a des enfants (qui dira le contraire ?), et vous apprendrez aussi ce qu'il y avait jadis sous Paris... Vous visiterez le cœur de Paris, au sens littéral du terme, vous planterez votre tente sur un quelconque quai... Vous suivrez la horde des enfants aux pays des ogres et des fous, pour la reconquête de cet univers du METRO (MétroEtouffement-TerreurRacismeOppression), et ce sera la guerre, la guerre avec les rats, la guerre des fous contre la raison, des enfants contre les autres (la guerre souterraine, comme dans nos têtes, évidemment), entre les vivants et les mourants. La guerre de l'imagination-douleur contre la certitude-de-la-vérité-immobile-grise. Avec le journal de l'ogre Possession Orale en prime. Qui va gagner ? Devinez.
     Et quand vous prendrez le métro... Non, ne vous méfiez pas ! Kikessessoi est assis en face de vous. Le bouquin de Bruckner a accompli son œuvre de piraterie : vous ne pourrez plus voir cet univers qu'avec ses yeux. Allez jouer ailleurs ! Parce qu'ailleurs, ce peut-être l'autre visage d'ici.
     Là-dessus, je ne vais pas résister, et vous proposer au dessert l'album de croquis de Boussot, sur le Métro (tous obsédés, ma parole). C'est une suite de croquis, avec, précisément, cette vérité contenue dans ces dessins coups de griffes. A croire que Boussot et Bruckner empruntent fréquemment le même itinéraire. Métro-boulot-Boussot — c'est bien joliment fichu et pas triste non plus.

Pierre PELOT
Première parution : 1/10/1978 dans Fiction 294
Mise en ligne le : 9/5/2010


 

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