Site clair (Changer
 
  Critiques  
 
  Livres  
 
  Intervenants  
 
  Prix littéraires  
 
  Adaptations  
    Fiche livre     Connexion adhérent
Avaleur de mondes

Walter Jon WILLIAMS

Titre original : Implied Spaces, 2008

Traduction de Jean-Daniel BRÈQUE
Illustration de Benjamin CARRÉ

L'ATALANTE (Nantes, France), coll. La Dentelle du Cygne n° (217)
Dépôt légal : mars 2009
416 pages, catégorie / prix : 5
ISBN : 978-2-84172-460-4   
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     « Quinze cents ans, murmure Aristide. Quinze siècles riches d'étonnants progrès... L'immortalité, le voyage interstellaire, la création de douzaines d'univers de poche taillés sur mesure pour le genre humain. Mais aussi quinze cents ans de délires, de gaspillages, d'occasions manquées et de stupidité. Quel est le bilan ? L'univers abrite plus de milliards d'êtres humains indignes et inutiles que jamais, et tout ce que je trouve à dire pour le justifier, c'est qu'au moins nous n'avons plus connu de guerre... je veux dire de vraie guerre. » Soupir. « Et voici qu'il nous en arrive une sur le coin de la figure. »
 
    Critiques    
     « Le bretteur marchait dans le désert à longues enjambées. » (p.9) Le nouveau roman de Walter Jon Williams débute ainsi et se poursuit par une fantasy orientale avec trolls, voleurs de caravanes, ogres mercenaires, sorciers maléfiques, épée magique et chat qui parle... D'où la fort jolie couverture de Benjamin Carré, façon Prince of Persia. L'amateur de SF qui a apprécié Câblé ou l'excellent Sept jours pour expier risque d'être dérouté par cette entrée en matière – pourtant tout à fait réussie. Qu'il se rassure, le décor bascule avec le quatrième chapitre, page 79...
     Car nous sommes en fait dans un futur très lointain, en des temps où les hommes devenus quasiment immortels – en cas d'accident, ils disposent de plusieurs sauvegardes prêtes à prendre le relais – vivent leurs envies dans des « univers de poche » qui offrent toutes les possibilités : jeux de rôle à l'échelle d'une planète, mondes aquatiques, sociétés spirituelles ou religieuses, etc. Ces territoires sont accesssibles par l'intermédiaire de trous de ver créés à partir de onze plateformes qui tournent autour du soleil, dirigées par onze intelligences artificielles autonomes. L'humanité connaît une civilisation de loisirs sans contraintes ni limites, même si les individus n'échappent pas toujours à la Crise existentielle.
     Mais voilà qu'un « Vengeur » (Vindex) semble vouloir faire main basse sur ces univers artificiels, avec peut-être la complicité d'une des onze IA – pourtant théoriquement soumise aux lois d'Asimov... Qui ? Et pourquoi ?
     Aristide, l'un des célèbres concepteurs de ces plateformes quelques siècles plus tôt, va chercher la vérité...

     Walter Jon Williams apprécie le mélange des genres et sa SF s'associe souvent aux codes du western, du polar ou du récit de guerre. Ses romans comportent ainsi une bonne dose d'action, au point de voiler parfois le propos sous-jacent, beaucoup plus subtil. Avaleur de mondes ne fait pas exception, comme en témoigne le terrible contraste entre le titre original – Implied Spaces (Espaces implicites) – et celui retenu pour l'édition française.
     En effet, Avaleur de mondes se réfère évidemment au côté spectaculaire de l'intrigue. Certes, il y a une guerre, des missiles, des univers anéantis... mais cet aspect-ci n'est pas le plus séduisant. J'aurais d'ailleurs préféré que l'affrontement demeure moins « explosif », plutôt dans la continuité des fléaux mentaux comme les « pestes zombies » et de la manipulation des « bassins de vie » où les humains se modifient parfois radicalement.
     En revanche, Implied Spaces évoque d'emblée le véritable enjeu du récit. Ce bien meilleur titre – moins vendeur peut-être ? – s'avère à la fois plus intrigant et plus fidèle au véritable propos. Ces « espaces implicites » sont mentionnés dès la page 25, alors même que le lecteur, encore plongé dans un récit de pure fantasy, ne peut se douter de la portée de cette expression. Elle débouchera sur une réflexion philosophique quant à la place de l'homme dans l'univers – question rebattue, certes, mais avec ici une hypothèse intéressante, tirée de l'observation des simulations virtuelles.

     Ainsi, derrière le grand spectacle émergent des questions fondamentales : « La cosmologie ne l'intéressait pas seulement en tant que science, mais aussi comme une quête de sens. Pour elle, l'univers n'était pas un banal réservoir de données permettant d'échafauder des théories, mais une vaste tenture d'étoiles dissimulant le spectre de la signification. La Crise existentielle l'avait profondément marquée. Nos IA pouvaient accomplir des calculs phénoménaux, mais quel en était le but ? Nous pouvions créer la vie et nous dupliquer à l'infini, mais dans quel but ? Si nous persistions à ignorer les réponses à ces questions, alors nous n'étions que de vulgaires automates, suivant aveuglément les impératifs de notre programmation biologique. » (P.325-326)
     Paradoxalement, c'est le « méchant » de l'histoire qui apporte une réponse à laquelle il espère se confronter directement. Or un « happy end » un peu rapide l'empêche de réaliser son projet, ce qui frustre le lecteur qui aurait largement préféré le voir aboutir.
     Il existe bien quelques autres faiblesses – parmi lesquelles le choix de continuer à appeler le personnage principal Aristide alors même qu'il s'est entièrement modifié et a acquis une autre identité, celle par exemple d'une créature amphibienne. Le nommer Pablo ou Franz en fonction de ses incarnations aurait contribué à faire ressentir au lecteur ces extrêmes évolutions.
     Néanmoins, une fois la frustration finale digérée, on ne peut qu'être impressionné par le nombre d'ambiances diverses et de concepts différents que contient ce roman de « seulement » 400 pages, dévorées d'une traite. On en sort curieusement avec l''impression d'une oeuvre un peu « facile » mais cette sensation s'estompe quand on prend conscience de la difficulté à faire d'une telle somme d'images et d'idées un roman qui paraît aussi « évident », aisé à lire, sans la moindre lourdeur. Sous la plume de WJW, les trous de ver paraissent aussi familiers qu'une bouteille de lait, et les mentions de Sartre, Camus ou même Edith Piaf ne semblent nullement déplacées.

     Assurément, même si son rythme, son énergie et sa limpidité tendent de prime abord à le faire considérer principalement comme un pur récit d'aventures, cet Avaleur de mondes mérite qu'on explore le moindre de ses espaces implicites. Ce relativement court roman – au vu des standards actuels – se révèle thématiquement plus riche que bien des pavés – d'autres auraient tenu 800 pages avec la seule « peste zombie ». Plaisirs de lecture et de l'intellect sont ici parfaitement accordés.


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 6/7/2009 nooSFere


     La formule frôle l'usure, mais il est vrai, néanmoins, que Walter Jon Williams est un auteur sous-estimé. S'il a régulièrement connu les honneurs d'une traduction, il reste pour beaucoup un auteur, sinon mineur, du moins secondaire. Peut-être paye-t-il comptant son éclectisme ? Cyberpunk du premier cercle, l'homme n'est pas du genre à se laisser enfermer dans un genre. Il touche à tout et généralement avec talent. L'aventure marine, la fantasy ou le thriller fantastique, il est un conteur talentueux et surtout un portraitiste brillant.

     Il se pourrait bien, toutefois, qu'avec Avaleur de mondes, Walter Jon Williams se fasse, hélas, rattraper par sa réputation.

     L'humanité du XXXVe siècle a trouvé dans la création d'univers de poche un remède à sa propension à la destruction. Dans cette société ultra assistée par une constellation d'intelligences artificielles, Aristide trompe l'ennui en arpentant les mondes à la recherche d'espaces implicites. Il s'agit de lieux contingents, créés par accident, comme les landes désolées qui résultent nécessairement de la création d'une côte escarpées, par exemple. Lors d'une de ces expéditions, il tombe par hasard sur les prêtres d'un culte étrange, qui ont le pouvoir d'envoyer leurs victimes dans un autre univers. C'est assez inquiétant pour qu'il se décide à rejoindre Topaze, un continuum de régulation à haute technologie, afin de donner l'alerte.

     En dépit d'un millénaire et demi de paix et d'hédonisme, il n'a guère de mal à convaincre quelques personnes qu'un conflit majeur se dessine à l'horizon. Il est vrai que dans une autre vie, Aristide s'appelait Pablo Monagas Perez, et qu'il faisait partie du triumvirat de programmeurs de haut vol ayant conçu les onze intelligences artificielles dont dépend entièrement l'Humanité. Ce sont elles qui créent et maintiennent ces univers de poche, des singularités quantiques hébergeant des sphères de Dyson où tout un chacun peut vivre à sa guise.

     Très vite, une seule conclusion s'impose : l'une des onze IA a bypassé les protocoles qui l'asservissent aux hommes et s'est retournée contre eux.

     On l'a dit, Walter Jon Williams est un touche-à-tout. Il l'illustre avec un peu trop d'ostentation avec cet Implied Spaces — sottement rebaptisé Avaleur de mondes pour le public français. La topographie artificielle de cet univers lui offre un terrain de jeu dont il abuse avec une jubilation évidente. Ainsi, les premières pages nous plongent dans une fantasy médiévale volontairement poussive, et après un intermède AM/FM (actual machines/fucking magic), il nous expédie sur une planète aquatique dénuée d'originalité mais qu'il exploite en s'amusant comme un petit fou, quelque part entre Docteur No et La Croisière s'amuse. Ce n'est guère que le début du périple que Williams nous propose dans cette espèce de catalogue des thématiques du genre, qu'il met au service d'une intrigue qui se veut une mise en abyme du complexe de dieu animant tout créateur. Son protagoniste, Aristide, est une transposition pataude de l'auteur et sa fonction créatrice tient lieu de caractérisation. Dommage, de la part d'un écrivain qui brille habituellement par la peinture de ses personnages.

     Sans doute est-ce parce que, incidemment ou à dessein, Avaleur de mondes vient se ranger dans cette catégorie lâche et casse-gueule des méta-romans. Ces romans sur les romans. Presque un sous-genre en soi, où voisinent pourtant des œuvres aussi différentes que Breakfast de champion de Vonnegut ou Hypérion, pour ne citer que ceux-là. Hélas, et loin s'en faut, Avaleur de mondes ne revêt pas le caractère définitif de l'un ou de l'autre. Lorsque ceux-ci touchent au séminal, Williams se cantonne à l'aimablement anecdotique. Essentiellement du fait de l'inconsistance de son personnage principal, qui survole en touriste une intrigue longeant en permanence le gouffre de la toute puissance. Une impasse dramaturgique qu'ont empruntée nombre d'auteurs — de Heinlein à Lehman, pour les plus talentueux, mais passant aussi par une flopée de tâcherons. Impasse, car l'omnipotence — tout comme le bonheur — est anti-dramatique au possible.

     Williams a certes assez de métier pour juguler cette réaction en chaîne qui ne se résout ordinairement que dans une apocalypse d'ennui, mais c'est au prix d'autoréférences lassantes et d'une dérision dilettante.

     Alors, à notre tour, comme Aristide, nous hésitons entre une lecture distanciée des péripéties qui l'assaillent et une manière gentiment divertissante d'occuper quelques heures.

     Parce qu'il a du talent, Walter Jon Williams parvient, de justesse, à nous rattraper. Mais Avaleur de mondes n'a pas l'exubérance inventive de La Guerre du plasma, la densité écrasante de Sept jours pour expier ou le souffle épique de La Chute de l'Empire Shaa, série avortée suite à la disparition de la collection « Imagine » du regretté Jacques Chambon. Ce dernier opus a la légèreté d'un Simon R. Green ou d'un Bujold. C'est loin d'être indigent, mais de l'auteur de Câblé + on attend mieux, forcément.

Éric HOLSTEIN
Première parution : 1/10/2009 dans Bifrost 56
Mise en ligne le : 7/11/2010


 

Dans la nooSFere : 60465 livres, 54465 photos de couvertures, 54353 quatrièmes.
7936 critiques, 32812 intervenant·e·s, 1092 photographies, 3637 Adaptations.
 
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.

NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres.
Vie privée et cookies