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Porteurs d'âmes

Pierre BORDAGE



Illustration de Olivier FONTVIEILLE

AU DIABLE VAUVERT (Vauvert, France) n° (41)
Dépôt légal : mai 2007
504 pages, catégorie / prix : 23 €
ISBN : 978-2-84626-133-3   
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Léonie, achetée enfant au Liberia, séquestrée, prostituée, s'enfuit à vingt ans de son enfer pour se retrouver clandestine et sans papiers dans les rues de Paris. Edmé, inspecteur désenchanté à la Crim', déprimé par les violences, la misère et le cynisme qu'il côtoie chaque jour, découvre un étrange charnier dans la Marne. Cyrian, fils de famille en mal de raisons de vivre, se prête à un voyage expérimental d'un genre nouveau, pour trouver le frisson de l'extrême : le transfert de l'âme dans un corps d'emprunt. Leur point commun ? Tous trois sont porteurs d'âmes, comme tous les êtres humains.
     Mais parfois les âmes ne sont pas où elles devraient être...
     Polar, roman d'amour et anticipation... Pierre Bordage joue ici de tous les genres pour mieux évoquer la rencontre des âmes.

     Né en 1955 en Vendée, Pierre Bordage est l'auteur de plus de trente romans et recueils distingués par de nombreux prix (Grand Prix de l'Imaginaire, Prix Paul Féval de littérature populaire, Prix Tour Eiffel...). Ecrivain visionnaire et conteur hors pair, l'imaginaire trempé dans les mythologies, il est un des grands romanciers français contemporains. Il a publié au Diable vauvert la magnifique trilogie des « Prophéties ».
 
    Critiques    
     « Les êtres humains vivaient tous sur la même terre, mais chacun se figurait que l'univers se résumait à ses seules perceptions, à son seul moi. De là sans doute la plupart des malentendus humains. Si les croyances et les certitudes dépendaient de la façon dont les sens appréhendaient le monde extérieur, comment se mettre à la place de l'autre ? » (p.316)

     Trois personnages aux destins parallèles.
     Vendue à l'âge de huit ans au Libéria, Léonie se prostitue à Paris. A vingt ans, elle s'enfuit de chez Tante Destinée et connaît le destin des sans-papiers : la menace d'expulsion vers un pays qui n'est plus vraiment le sien, les squats, la violence omniprésente... Plutôt que de vendre à nouveau son corps aux « porcs », elle préfère le vendre à la science, en acceptant de servir de cobaye pour tester une drôle de substance qui chuchote dans sa tête...
     Cyrian est étudiant à l'Ecole Européenne Supérieure des Sciences. Mais plutôt que de travailler ses examens, il se soumet aux épreuves d'admission dans le cercle restreint des « Titans », une confrérie secrète qui distribue brimades et humiliations en promettant puissance future... et un voyage inédit à l'extérieur de son propre corps !
     Edmé est un flic de la Crim', réputé misogyne, dont le caractère indépendant est mal considéré par sa hiérarchie malgré des états de service irréprochables. Lorsqu'il examine un cadavre découvert sur une île de la Marne, son intuition lui souffle qu'il vient de mettre le nez dans une affaire plus complexe qu'il n'y paraît...

     Porteurs d'âmes est un thriller d'anticipation fondé sur l'idée du voyage extracorporel : la possibilité pour de riches individus de s'offrir quelques jours en spectateur dans la tête d'un « porteur », à l'insu de celui-ci. On le comprend vite : Cyrian sera le voyageur, Léonie la porteuse et Edmé va dévoiler les aspects les plus déplaisants de ce trafic inédit.
     Comme toujours chez Bordage, le talent du conteur nous emporte vite dans un tourbillon où l'action est menée à un rythme effréné. La violence y est sans fard et l'humanité décrite avec une telle noirceur qu'il faut faire des efforts pour ne pas devenir définitivement misanthrope en cours de lecture. Une nouvelle fois, on remarquera que les femmes n'échappent que rarement au viol chez Bordage.
     On retrouve également certains des thèmes récurrents de l'auteur, notamment sa méfiance envers les religions et les sciences, souvent mises dans un même sac : « Edmé disait souvent que la science avait supplanté la religion en Occident, que les types comme Blachon étaient devenus les nouveaux prélats d'un culte tout aussi dogmatique que l'ancien. » (p.73)

     Mais le thème central de Porteurs d'âmes, c'est la nécessité de se détacher de soi, de ses perceptions étriquées, pour appréhender l'autre. En ce sens, loin d'être seulement un loisir de riches voyeurs — comme ceux qui assistent aux jeux uchroniques de Wang — , le voyage extracorporel est une expérience mystique qui ouvre les perceptions de l'individu : « Cyrian n'avait jamais ouvert les yeux sur les autres humains. Il avait vécu entre les murailles d'un milieu rassurant, autarcique, convaincu d'appartenir à l'élite humaine, à la minorité qui se proclamait éclairée et ne remettait jamais en cause ni sa légitimité ni ses privilèges. Il faudrait imposer le voyage extracorporel à chaque être humain. » (p.357)
     Et malgré sa réticence vis-à-vis de la religion — mais non de la spiritualité — Bordage se fait prêcheur. On perçoit que, paradoxalement, la souffrance qu'il dénonce semble en même temps être pour lui un moyen d'élévation : « Dans le corps de Léonie, il avait connu la faim, la soif, la peur, il avait entrevu un cadavre égorgé dans la cave d'un immeuble et croisé son meurtrier, il avait couché à la belle étoile, il avait passé quelques heures en prison, il avait été enlevé, enfermé dans une cave, giflé, battu jusqu'au sang... Il avait affronté davantage de dangers, d'incertitudes, en un jour et deux nuits que lors des vingt premières années de sa vie. Souffrance, humiliation, exploitation, le lot quotidien de millions d'hommes, de femmes et d'enfants sur la terre pendant que d'autres se vautraient dans un luxe tapageur en agitant, comme des crécelles, les droits de l'homme, les Lumières, la raison, la démocratie, une farce sinistre dont il était l'un des acteurs ou, au moins, le spectateur complaisant. » (p.358)
     En partageant la souffrance de Léonie, Cyrian s'élève vers une conscience plus vraie de l'humanité. La souffrance serait-elle le seul moyen de progresser ? Le seul garant de la grandeur d'âme ? Faut-il dès lors se complaire dans la souffrance, accepter la situation au principe qu'après tout, au final, les derniers seront les premiers ? Faudrait-il arrêter de payer des études à nos enfants surprotégés et les chasser de leur cocon de manière à ce qu'ils apprennent ce qu'est la souffrance ? Voilà un étrange paradoxe, possible reliquat de ce masochisme d'un christianisme qui a torturé son prophète afin de nous sauver...

     Au-delà du polar, dont l'intrigue captive sans peine, le questionnement est donc intéressant. La noirceur continue du roman risque cependant d'épuiser le lecteur, en fonction de son seuil de tolérance : à partir d'un certain seuil, la compassion éprouvée face aux malheurs de Léonie peut faire place à l'indifférence ou même l'incrédulité, tout comme lorsqu'on écoute distraitement les diverses horreurs débitées par le journal télévisé. Le lecteur risque alors de devenir le « spectateur complaisant » dénoncé plus haut et d'accepter cette condition, car Bordage ne lui laisse guère de possibilité de se racheter autrement qu'en se jetant dans la rue après s'être dépouillé de toutes ses possessions, qu'en se confrontant à la souffrance...

     Thriller contemporain efficace et d'une lecture aisée, Porteurs d'âmes s'adresse au public le plus large. L'amateur de SF trouvera sans doute l'élément science-fictif trop peu développé, mais on l'a compris, le voyage extracorporel n'est ici qu'un prétexte à une réflexion sur la nature humaine, dont la morale pourrait se résumer ainsi : « Est-ce que les hommes peuvent changer ? Peut-être, à condition de ne pas limiter le monde à leurs propres perceptions, d'embrasser toutes les façons de le regarder... » (p.361)


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 9/7/2007 nooSFere


     Où est mon âme ?

     Pierre Bordage aime les trilogies, même s'il se contente d'un seul roman. Dans Porteurs d'âmes, ce sont en effet trois personnages qui voient leur destin se croiser puis se rejoindre.
     Voici d'abord Léonie, enfant séquestrée, prostituée, qui s'enfuit à vingt ans de son enfer pour se retrouver sans papiers à Paris. Puis Cyrian, prêt à tout pour entrer dans une société occulte et découvrir d'inconcevables secrets. Enfin Edmé, inspecteur de la criminelle désabusé qui se suicide à petit feu en abusant de la cigarette.
     Pour gagner un peu d'argent, Léonie se livre comme cobaye dans un laboratoire un peu louche où l'on expérimente soi-disant de nouveaux médicaments. Cyrian expérimente le mystère bien gardé. Et Edmé découvre les victimes atrocement mutilées d'un tueur en série.
     Dans un décor légèrement futuriste ou les conditions de vie se sont encore durcies par rapport à aujourd'hui, Pierre Bordage mène ses personnages dans un véritable thriller policier et d'anticipation. Suspense et rebondissements à tous les niveaux. Le lecteur n'a d'autre choix que de lire avec avidité un récit qui traite en vérité d'un mystère vieux comme l'humanité : qu'est-ce que la conscience ?

Jean-François THOMAS (lui écrire)
Première parution : 9/8/2007 24 heures
Mise en ligne le : 24/8/2007


     Léonie, une Libérienne séquestrée depuis l'âge de huit ans par sa tante qui la prostitue, parvient à s'enfuir. Sans papiers, malgré les efforts de l'association qui l'a recueillie et l'enfer qu'elle a vécu, elle n'est pas autorisée à rester en France et choisit la clandestinité. Afin de se payer de faux papiers, elle accepte de jouer les cobayes pour des tests de médicaments bien peu protocolaires. Naïve, elle commet toutes les erreurs qu'entraîne son ignorance de la vie et des gens.

     Dans le même temps, un policier de la criminelle, désabusé pour avoir trop connu les noirceurs de l'âme humaine, découvre un charnier sur un discret îlot de la Marne alors que, pour trouver les motifs d'une mise à pied, on venait de lui adjoindre une partenaire chargée de le fliquer. Edmé, qu'on surnomme le Miso pour son désintérêt des femmes, comprend qu'il est tombé sur une grosse affaire comprenant plusieurs tortionnaires s'amusant avec leurs victimes.

     Quel lien y a-t-il entre ces deux intrigues et celle de Cyrian, fils à papa ? Cet étudiant apparemment sans histoires, en réalité prêt à subir moult humiliations et commettre des abjections jusqu'à perdre l'amour de sa fiancée, accomplit les épreuves initiatiques lui ouvrant les portes de la secte des Titans. Grâce à elle, il a accès au translateur d'âme qui permet de vivre quatre jours dans le corps d'une autre personne, de regarder et sentir le monde avec d'autres yeux. Cyrian, immédiatement accro, tient à renouveler l'expérience.

     Ce n'est pas la première fois que Bordage imagine pareille situation : qu'on se souvienne des spectateurs se branchant sur les gladiateurs dans Wang, mais, hormis la description fascinée de la découverte extrême, ultime, de l'autre, il ne pousse pas l'analyse bien loin. Certains passages contant les différences de perception sont bien vus, d'autres paraissent trop convenus ou naïfs pour susciter l'adhésion.

     Son attention se porte davantage sur ses personnages en mal d'amour, meurtris par la vie ou n'ayant pas pris la mesure du monde. C'est davantage pour mettre l'accent sur la condition des sans-papiers ou sur l'égoïsme généralisé des nantis que Bordage déroule une intrigue policière exploitant ces thématiques. Le sordide des situations impressionne peu, pourtant, peut-être parce que les personnages stéréotypés et les intrigues convenues ne permettent pas de dépasser les clichés. Bordage a voulu placer l'amour au plus fort de la noirceur : c'est lui qui sauve chacun des protagonistes. Mais il les change trop rapidement pour être crédible et l'ensemble, un peu trop chargé de bons sentiments, n'évite le mélo poisseux que de justesse. Les Bulls qui défendent le squat contre la police : de sacrés braves gars ; Edmé : un flic éteint métamorphosé par un simple baiser ; en revanche, tante Destinée et son amant Lucius se comportent avec toute la noirceur que réclame leur statut d'esclavagistes, Thénardier faisant tenir à Léonie le rôle de Cosette ; les incessantes galères de celle-ci ne sont que le prétexte un peu trop évident à dresser la liste des déboires des sans-papiers.

     Il n'en reste pas moins qu'en conteur accompli, Bordage capte suffisamment l'attention du lecteur pour l'empêcher de se poser ces questions en cours de route. Les clichés et les bons sentiments sont présentés avec un art consommé de la narration. Les passages trop sucrés alternent avec des scènes d'action, et tant pis pour ceux qui auraient souhaité des plats plus relevés ! Bordage vise clairement à satisfaire le grand public ; il serait indécent de reprocher à un si performant ambassadeur d'arrondir les angles, compte tenu du nombre de lecteurs qu'il acclimate aux littératures de l'imaginaire.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/11/2007 dans Bifrost 48
Mise en ligne le : 15/12/2008


 

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