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Rainbows End

Vernor VINGE

Titre original : Rainbows End, 2006

Traduction de Patrick DUSOULIER
Illustration de Jackie PATERNOSTER

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Ailleurs et demain n° (208)
Dépôt légal : mai 2007
456 pages, catégorie / prix : 23 €
ISBN : 978-2-221-10846-8   
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Au milieu du XXIe siècle, la cybersphère a envahi l'univers. Le virtuel a subverti le réel. La Singularité est proche, ce bouleversement de l'Histoire humaine, issu de la convergence entre informatique et nanotechnologie. Grâce à ses vêtinfs, ses lentilles de contact, chacun communique avec le monde entier, peut se déplacer sous forme d'avatar à l'autre bout du monde ou en recevoir informations et images. Le meilleur des mondes, ou presque. Et un monde dangereux.
     Robert Gu, le plus grand poète américain, a sombré quatre ans plus tôt dans la nuit de l'esprit. Grâce à un traitement miraculeux, il émerge de son Alzheimer. Et peut quitter la maison de retraite de Rainbows End. Mais il va lui falloir retourner à l'école, se familiariser avec ces machines à distiller de l'information dont il s'est toujours méfié. Et si possible retrouver son génie enfui. Or lui, qui a toujours tant aimé les livres, découvre un horrible projet, le Bibliotome : tout numériser au prix de la destruction physique de l'imprimé.
     Ce n'est qu'un des moindres dangers qui menacent le monde comme le savent trop bien Bob, son fils, colonel des marines, et sa belle-fille Alice, agent des services spéciaux qui a incarné trop de personnalités pour continuer à être elle-même. Pire encore, le Lapin rôde.

     Vernor Vinge, spécialiste de l'informatique et inventeur du concept de la Singularité, nous dépeint un monde total de l'avenir, crédible, effrayant et séduisant, comme l'avait fait en son temps John Brunner dans son fameux Tous à Zanzibar.

    Prix obtenus    
Hugo, roman, 2007
Locus, roman de Science-Fiction, 2007
 
    Critiques    
     Imaginez... Dans quelques décennies, le virtuel faisant irruption dans le réel à tous les coins de rue. Imaginez un Lapin qui a tout de celui dans le terrier duquel Alice se fourra et bien davantage encore. Maître-espion ou super terroriste ? Avatar d'un humain ou intelligence artificielle ? Quoi qu'il soit, il est dans l'infosphère comme dans son jardin... Peut-être éprouvez-vous déjà quelques difficultés à imaginer, justement, quoique vous n'ayez pas encore tout vu, loin s'en faut.

     Après John C. Wright et sa trilogie de « L'Œcumène d'or » (publiée chez l'Atalante et bientôt rééditée au Livre de Poche — cf. critiques in Bifrost35 et 41), Vernor Vinge transcende à son tour le cyberpunk. Il n'est plus question d'immersion, si profonde soit-elle, dans l'univers virtuel ; c'est désormais celui-ci qui investit le réel. Sur la route qui sépare l'homme de Neandertal de l'époque du roman, il semble qu'à ce jour nous n'ayons pas encore parcouru la moitié du chemin en termes de développement de notre capacité de traitement de l'information. Pourtant, cette histoire n'est pas située dans le lointain futur... La densité extrême, inouïe, des réseaux d'information de ce monde est ce qui fait tout à la fois l'intérêt et la difficulté de ce roman.

     Rappelons-nous. Il y a quelques temps, une intéressante controverse opposait Pierre Stolze, tenant de ce que la S-F était une littérature d'images ainsi qu'il le soutenait dans sa thèse, à Gérard Klein qui y voyait surtout une littérature d'idées — et c'est ce dernier qui publie ce roman dont la difficulté première consiste à extraire des mots, des idées, les images susceptibles de les rendre immédiatement intelligibles. Là, on peine à se forger des représentations de l'univers que Vinge nous propose. On peine à imaginer. Tous ceux qui souhaitent un livre où il soit aisé de se projeter dans la peau du principal personnage peuvent passer leur chemin, il n'y a ici rien pour eux.

     L'intérêt, le but et j'irai même jusqu'à dire que l'utilité de Rainbows End réside dans l'univers que nous propose Vernor Vinge, pas dans l'intrigue.

     Vinge met en scène deux groupes de personnages : les marionnettistes et les marionnettes. Alfred Vaz, Mitsuri Keiko et Gunberk Braun sont les pontes des services de renseignements de l'axe indo-européen qui ont sous-traité l'organisation d'une opération secrète aux Etats-Unis au Lapin. A l'autre bout de la lorgnette, la famille Gu au grand complet. Bob Gu, le père, est colonel des forces d'intervention de l'armée américaine ; sa femme, Alice Gong Gu, est officier des services de renseignements. Ils ont une fille, Miri, qui fréquente la même école que son grand-père, Robert, naguère poète de génie et vrai sale con patenté comme même des milieux littéraires beaucoup plus modestes savent en produire, qui, de retour d'Alzheimer, doit se réadapter à une société qui ne l'a pas attendu — qui plus est, il a perdu tout son génie dans le gouffre de la maladie. Sa femme, Léna, s'est retirée à Rainbows End et ne semble pour le moins pas désireuse de renouer avec un mari qui a dû lui en faire voir de toutes les couleurs. Autour des Gu, on trouve d'anciens collègues universitaires de Robert, tel son souffre-douleur, Winston Blount, Tommie Parker et Carlos Rivera avec lesquels il monte une sorte de cabale pour sauver la bibliothèque de l'université de Californie à San Diego que Huertas fait déchiqueter à la vitesse grand V pour la numériser. Derrière cette action de potaches s'agite le spectre du « mystérieux étranger » qui nourrit des ambitions d'une toute autre hauteur. On croisera également des camarades de classe de Robert et Miri : Xiu Xiang, ancienne terreur de l'informatique dans le même cas que le premier ou Juan qui a l'âge de la seconde. Le campus de l'UCSD servira de théâtre à toute cette agitation, pour un soir centre du monde où, dans l'ombre, le sort de celui-ci se joue. Pendant que des cercles de croyances s'affrontent en faisant assaut de grand spectacle, jusqu'à faire marcher un immeuble, dans les souterrains et les laboratoires désertés, Vaz s'évertue à exfiltrer des informations capitales à la barbe de ses collègues car l'université héberge également des laboratoires de biologie cognitive qui intéressent diablement nos maîtres-espions. Lapin en vient à se poser en défenseur de la veuve et de l'orphelin mais qui le croirait ? Si tous les pools d'analyses sont un temps éblouis par la mise en scène du Lapin pour le compte de Vaz, et si Alice Gu est hors de combat, ils n'en sont pas pour autant tombés de la dernière pluie. Une terrible course contre la montre s'est engagée qui ne pourra voir qu'un unique vainqueur...

     Rainbows End vient de remporter le prix Hugo lors de la dernière convention mondiale de S-F. C'est à la fois amplement mérité au regard de l'intérêt suscité par l'univers proposé par Vernor Vinge, et surprenant en diable car il s'agit d'un livre difficile. Vinge défriche ici une nouvelle manière de concevoir l'avenir de la civilisation mondiale. Il franchit un degré supplémentaire dans l'art de proposer, en regard de la civilisation d'aujourd'hui, une vision de l'avenir vraisemblable, crédible. Une convention mondiale de S-F rassemble plusieurs milliers de fans et donc autant de votants potentiels pour le Hugo ; c'est donc, somme toute, un prix du public, et il est surprenant qu'après avoir récompensé des œuvres aussi grand public qu'un tome de « Harry Potter », Rainbows End sorte de l'urne. Vinge n'en est certes pas à son coup d'essai ni à son premier Hugo, mais il les avait obtenus pour de gros space operas, certes ambitieux mais au demeurant plus accessibles.

     Alors oui, à l'instar de « L'Œcumène d'or » de J. C. Wright, Rainbows End est un roman absolument passionnant, mais, cette fois, non, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ce livre prend décidément trop la tête pour être une pleine et entière réussite, mais une majorité de fans anglo-saxons ont pensé différemment, lui attribuant le Hugo. Pour eux, la ligne rouge n'a pas été franchie, mais vous voilà prévenu si vous vous faites des cheveux blancs... Ça ne sera au moins pas pour rien car Rainbows End a malgré tout beaucoup à offrir.

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/11/2007 dans Bifrost 48
Mise en ligne le : 17/12/2008

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition LIVRE DE POCHE, SF (2ème série, 1987-) (2011)


 
     Alors qu’il avait décrit dans ses précédents romans (Les Traquenards de Giri, Un feu sur l’abîme, Au tréfonds du ciel) des univers lointains, Vernor Vinge s’est intéressé dans Rainbows End à notre bonne vieille Terre et plus particulièrement à son proche avenir. Son action se déroule en grande partie sur le campus de l'Université de San Diego, en Californie, au milieu du XXIe siècle. Le monde a quelque peu changé depuis les années 2010, avec la popularisation des technologies de réalité augmentée et la diffusion d’équipements permettant de rester connecté au réseau en toutes circonstances. Obtenir des informations sur n'importe quoi ou qui, où que l’on se trouve, projeter son image à l’autre bout de la planète, modifier l’apparence d’un lieu pour le faire ressembler à un environnement de jeu vidéo : autant de choses aisées lorsqu'on possède une paire de lentilles électroniques et des vêtinfs, ce qui est le cas de presque tous.
     Vernor Vinge utilise ce contexte de proche avenir comme base à une histoire d’espionnage technologique sur fond de parcours initiatique. En effet, Robert Gu était un célèbre poète jusqu’à ce que la maladie d’Alzheimer eût raison de ses facultés intellectuelles. Mais les progrès de la médecine ont permis de le soigner. Redevenu un jeune homme (tant physiquement que mentalement), mais avec des souvenirs remontant au XXe siècle, il doit s’adapter aux nouvelles technologies et apprendre un métier afin de gagner sa vie. Car en guérissant, Robert a perdu son talent pour l’écriture...
     L’ancien poète va ainsi être impliqué dans une opération de renseignement organisée par l’Alliance indo-européenne. Cette dernière a détecté l’existence d’une arme capable d’assujettir les populations de pays entiers. C'est dans un des biolabs de l’Université de San Diego qu'elle a sans doute été conçue. Les espions de l’Alliance ont engagé Le Lapin pour mener à bien la mission d’espionnage. Mais l’obtention d’informations à l’insu des terroristes et du gouvernement américain doit s'effectuer avec beaucoup de précautions. Pour le Lapin, personnage mystérieux apparaissant toujours sous la forme du célèbre protagoniste d’Alice au pays des merveilles, la manipulation d’individus vivant et travaillant sur le campus, telle que Robert Gu, est la solution idéale pour accéder secrètement aux locaux où se crée l’arme qui pourrait détruire le monde...

     On comprendra, en lisant ce résumé qui est loin d’entrer dans les détails, que l’histoire racontée par Vernor Vinge est d’une certaine complexité. On pourrait d'ailleurs préférer l'expression « tirée par les cheveux ». Menace planétaire, terroriste qui réussit à dissimuler ses activités à un des meilleurs services secrets, mission critique confiée à un pirate informatique inconnu au bataillon, utilisation de personnes âgées pour qu’elles servent d'espions malgré elles... Le récit repose sur des éléments qui manquent de solidité. Le lecteur doit alors faire des efforts considérables pour suspendre son incrédulité. Ainsi, l'opération d'espionnage menée par Miri, la petite-fille pré-adolescente de Robert Gu, est d'un professionnalisme surprenant. De même, les motivations d'Alfred Vaz laissent dubitatif, parce que ces dernières sont trop superficiellement expliquées et en raison de l'exploration insuffisante de la psychologie de cet important personnage. Les exemples sont multiples de petits détails qui affectent la qualité globale du scénario. Par certains côtés, Rainbows End ne convainc donc pas et il est possible que le lecteur garde un souvenir mitigé de l’intrigue. Il oubliera rapidement l'histoire racontée, mais restera impressionné par ses aspects anticipatifs.

     Car Rainbows End est avant tout la description d’un futur crédible puisque le résultat de l’avancée technologique que le monde connaît en ce moment même. Les populations des pays développés sont de plus en plus connectées aux réseaux, au point d'en devenir complètement dépendantes et de ne plus vraiment les maîtriser. C’est un des thèmes du roman, dans lequel Vernor Vinge se fait une nouvelle fois l’apôtre de la Singularité. L’auteur est un spécialiste de la question. Dans Rainbows End, il décrit un avenir proche, témoin de l'apparition d'une entité supérieure. Des Intelligences Artificielles émergent. L’homme perd le contrôle de sa propre technologie, cette dernière s'éveillant à la vie et prenant conscience d'elle-même. Telle Alice égarée dans le pays des merveilles, l’humanité expérimente les côtés obscurs de cet univers hyper technologique qui semblait pourtant plein de promesses. Son destin, qu'elle a placé dans le réseau mondial, n'est plus seulement entre ses mains, mais aussi dans celles des créatures qui le peuplent. Toutefois, la singularité de ce roman est en cours de développement. Elle doit affronter des êtres humains intelligents et perspicaces, en mesure de la détruire. L'homme n'est pas encore tout à fait menacé. Un peu comme aujourd'hui : peut-être, déjà, l'Internet est-il la matrice dans laquelle grandit, sans que nous nous méfiions, la forme de vie qui nous surpassera bientôt...

     Le besoin de la société moderne en informations immédiatement accessibles implique la numérisation de la connaissance, jusque-là contenue dans les livres. C'est l'autre thème majeur du roman. Vinge dédie Rainbows End « aux outils de connaissance basés sur l'Internet, et qui sont en train de changer nos vies – Wikipédia, Google, et tous ceux du même genre, aujourd'hui et dans les années à venir ». Vernor Vinge aborde là un sujet qui nous concerne tous, et tout particulièrement les écrivains et les amoureux de lecture. Il décrit le phénomène de disparition des livres physiques en faveur des supports numériques et des bases de données bibliographiques. L’auteur ne présente pas le déclin du papier comme un mal, même s'il met en scène des protagonistes (nés au XXe siècle pour la plupart) qui se battent pour sauver une bibliothèque menacée par un projet de numérisation. Il donne à ses personnages un statut de héros affrontant une multinationale aux méthodes contestables (pour des raisons de délais, les ouvrages doivent être détruits pour être numérisés rapidement). Toutefois, Vinge évoque en même temps les avantages de telles opérations : un accès plus facile et universel à des millions de livres, des possibilités de recherches étendues sur un sujet, de la matière pour des études sur nos sociétés à travers leurs langages, et cætera. Il expose également le caractère irrémédiable de la chose : même ceux qui militent pour la protection des livres en papier se trahissent par l'utilisation au quotidien d’œuvres numériques...
     Le discours de Vinge convainc, d'autant plus que dès aujourd'hui, on observe les prémisses de ce qu'il nous décrit (on pensera au projet Google Print, aux sites de partage de la connaissance comme Wikipédia...). Il fait écho au développement de l'édition numérique qui s'accroît de manière exponentielle et qui secoue les milieux littéraires. L'avenir pourrait donc bien donner raison à l'auteur américain.

     Il y a dans Rainbows End assez de matière et de réflexions sur notre futur proche pour justifier les prix Hugo et Locus qu'a obtenus le roman. Vernor Vinge n'y livre peut-être pas la meilleure histoire qu'il n'ait jamais écrite, mais on doit reconnaître qu'il fait preuve de l'ingéniosité des grands écrivains de récits d'anticipation.


Stéphane GOURJAULT
Première parution : 7/7/2011
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