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À l'est de la vie

Brian ALDISS

Titre original : Somewhere East of Life, 1994

Traduction de Serge QUADRUPPANI
Illustration de Enki BILAL

MÉTAILIÉ , coll. Bibliothèque anglo-saxonne
Dépôt légal : mars 1999
432 pages, catégorie / prix : 125 FF
ISBN : 2-86424-300-8   
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Roy Burnell, séduisant fonctionnaire britannique, est envoyé sur tous les points chauds du globe pour y répertorier les joyaux d'architecture mis à mal par la guerre. Victime de trafiquants de mémoire, Roy se fait déposséder des dix dernières années de sa vie. Privé de sa mémoire affective et partiellement de ses connaissances professionnelles, Roy est embarqué dans un voyage hallucinant sur fond de guerres civiles géorgienne et turkmène. Ne sachant plus qui il fut, il s'efforce de devenir celui qu'il est, l'otage d'une vie qui n'est plus la sienne. Il recherche désespérément ses années perdues et quelque icône à sauver du désastre.

     Ce roman picaresque où l'humour alterne avec l'horreur nous entraîne dans un futur très proche. Les techniques du récit fantastique font éclater le temps et l'espace, offrent des vertiges de cauchemars politiques et sensuels, fanatiques et ironiques.

     Un succès triomphal... De toutes mes lectures de l'année, c'est ce livre qui m'a le plus enthousiasmé.
     Anthony Burgess

     Par l'un de nos meilleurs romanciers, une histoire d'une complexité et d'une profondeur séduisantes...
     William Boyd

     Brian ALDISS est né en 1925 à Norfolk (Angleterre). Il a écrit une tétralogie dont A l'Est de la vie est le dernier volume. Il est l'auteur de plus de quarante ouvrages, pour la plupart de science-fiction, dont 17 sont traduits en français, en particulier L'Hiver d'Helliconia, L'Eté d'Helliconia et Frankenstein délivré.

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
    Critiques    
     Force est d'admettre que ce nouveau roman de Brian Aldiss eut été déplacé dans une collection de SF. Bien sûr, Roy Burnell, le principal protagoniste de cette histoire, s'est vu spolié, selon un procédé d'un futurisme indéniablement science-fictif, de dix années de sa mémoire à dessein d'approvisionner un marché noir de souvenirs. Un général américain, Stalinbrass, gère les intérêts US dans l'ex-monde soviétique, et l'Angleterre, éclipsée dans une Europe dominée par l'Allemagne, a engagé ses troupes dans une Crimée de nouveau à feu et à sang... Ceci mis à part, ce futur ne ressemble pourtant qu'à notre présent.
     Fonctionnaire d'une sorte de pendant européen de l'UNESCO, Roy Burnell court le monde — et les femmes — pour inventorier le patrimoine culturel et religieux de l'humanité là où il est en danger. Ainsi chasse-t-il l'icône en Géorgie de l'Ouest, avant de prendre la direction du Turkménistan, au sud d'une mer d'Aral assassinée par une catastrophe écologique majeure comme seule sait en produire la folie des grandeurs bureaucratique. Il y inventoriera un pont dressé entre nulle-part dont la valeur culturelle et l'intérêt économique avoisinent le zéro. Un pont tout droit jailli d'un roman de James Ballard.
     Si l'action du roman se situe dans le Caucase et en Asie Centrale, elle aurait aussi bien pu prendre pour cadre les Balkans. Ainsi, bien que publié en anglais en 1994, à l'heure de le lire en français ce roman dégage une puissante et très prenante odeur de déjà vu. Un quelque chose du journal qui est resté introuvable dans la presse. On ne peut pas parler de prospective. Non. Plutôt de l'observation prémonitoire d'une fatalité aussi humaine que dérisoire.
     A travers ce que voit l'oeil de Roy Burnell, Aldiss nous montre le flux de l'Histoire qui s'écrit dans l'esprit des hommes. Il y a la guerre ici et là. Et au milieu de ces guerres de stabilisation qui ensanglantent l'Est du monde, la vie de tous les jours. La vie, la vraie, pas la survie médiatico-lacrymale qu'on sait si bien nous servir comme laxatif affectif. Une vie drôle ou vache, dure, parfois horrible, quelquefois plaisante, déprimante, intéressante... Et Aldiss, en maître, arrive à faire se télescoper diverses dimensions du récit lorsque, par exemple, un Burnell perdu dans la campagne anglaise, sa mémoire volée, est recueilli par un psychopathe à la veille du grand jour...
     A l'Est de la vie est avant tout un livre humain. Un roman à l'interface de l'homme et de son monde — du monde tel qu'il le fait — , ni meilleur ni pire mais désespérément humain. C'est un livre qui n'a rien de ces romans égotistes que les personnages phagocytent entièrement, pas davantage que de ces autres, tout aussi fades, parcourus par les vecteurs ectoplasmiques supportant la vision en noir et blanc et l'ouïe monophonique d'un auteur trop distant. Roy Burnell et tous ceux qu'il croise — Irving, l'astronaute qui a marché sur la Lune ; Kaguinovitch, le seigneur de la guerre ; le père Kadredine ; le diplomate Murray-Roberts ou le Dr Hikmat Haydar — ont un grain, une finesse et une profondeur rare. Aldiss sait les faire vivre. Ils sont au coeur du récit sans pour autant devenir le récit. Les personnages d'Aldiss se cherchent comme se cherchent les pays que traversent Burnell. Le vol de la mémoire du héros apparaît alors comme la métaphore des années soviétiques de la Géorgie ou du Turkménistan. L'identité, ce sentiment d'exister, naît de la mémoire ; d'où ce pathétique désir de se retrouver dans un pont mort né...
     Si, par littérature, on entend mise en scène de l'interaction des gens et du monde et par science-fiction l'impact d'une dimension technique sur cette interaction, alors A l'Est de la vie entre bien dans la première catégorie, et par la grande porte.
     Il n'y a pas de changement de paradigme, ni de décalage conceptuel, pas même une esthétique SF spécifique. Ce monde n'est pas le nôtre ; c'est un avenir incertain qui se cherche, tout comme Roy Burnell et les gens qui le peuplent. Parce que le monde de ce livre n'est pas le nôtre, il permet à Brian Aldiss d'en révéler l'archétype.
     Avec A l'Est de la vie, Aldiss jette sur l'humanité un regard d'un pessimisme d'autant plus amer que lucide. Il signe là un roman extrêmement riche qui, s'il n'est pas à proprement parler de la Sf, fait preuve d'une remarquable maestria dans une tonalité des plus ballardiennes. Une évocation forte.

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/9/1999 dans Bifrost 15
Mise en ligne le : 1/9/2001

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition LIVRE DE POCHE, SF (2ème série, 1987-) (2005)


     L'œuvre de Brian Aldiss est abondante et variée, abordant tous les thèmes de la science-fiction classique : la conquête spatiale dans Croisière sans escale, les extraterrestres dans Équateur, le voyage temporel dans Cryptozoïque, l'utopie dans Mars blanche, la dystopie dans Super État, les survivants d'une apocalypse dans Barbe grise, les robots et androïdes dans Intelligence artificielle, la création d'un monde dans la trilogie d'Helliconia, l'uchronie dans Frankenstein délivré... À l'est de la vie (1994), d'abord publié aux éditions Métailié, constitue peut-être le sommet de cette œuvre où rayonne l'humanisme.

     Roy Burnell, haut fonctionnaire britannique, est chargé par un organisme culturel européen de répertorier et sauvegarder le patrimoine architectural, en particulier dans les pays en guerre. C'est ainsi qu'une mission va l'envoyer dans la Georgie déchirée par la guerre civile, à la recherche d'une précieuse icône. Mais Roy Burnell vient de subir un terrible traumatisme. En mission à Budapest, il a été victime de trafiquants qui lui ont fait subir une opération le privant d'une partie de sa mémoire — les dix dernières années. En effet, dans ce futur proche, une nouvelle forme de télévision a été inventée qui utilise de vrais souvenirs, captés dans un cerveau, et permet au spectateur de s'identifier avec celui qui a vécu la scène. La téléréalité dans ce qu'elle peut avoir de plus intime...

     Sur cette base de science-fiction, Brian Aldiss propose une subtile réflexion sur l'identité. Ramené à ce qu'il était dix ans plus tôt, Roy Burnell se retrouve amoureux de sa femme, Stéphanie, dont il a depuis divorcé. Il ne reconnaît pas sa maîtresse, Blanche. Tandis qu'il se lance à la recherche de sa mémoire, pour éviter que sa vie privée ne soit livrée en pâture — les trafiquants s'intéressent surtout aux souvenirs érotiques — , il réfléchit sur sa propre personnalité. Qui est-il vraiment ? Quelles erreurs a-t-il commises, au cours de ces dix ans, pour que sa femme le quitte ? Quel rôle joue dans sa vie son métier de haut fonctionnaire ? S'il s'achetait une autre mémoire, deviendrait-il un homme différent ? Huis clos de Jean-Paul Sartre montrait un homme et deux femmes confrontés, après leur mort, à l'incapacité de modifier leur image : on est ce que l'on fait, or ils ne peuvent plus agir. Brian Aldiss, sur le même thème, délivre un message un peu plus optimiste. Roy Burnell peut agir. Stéphanie également, ce qu'elle fera. Mais la béatitude n'est pas au rendez-vous. « L'enfer, c'est les autres », écrivait Sartre. « L'enfer, c'est soi-même » semble répondre Brian Aldiss. De la science-fiction de haut vol où l'aventure se met au service de la réflexion, sans ennuyer le lecteur ou lui imposer des flots inutiles de psychologie. De la science-fiction moderne où notre monde se décale légèrement vers l'avenir pour ouvrir sous nos pieds des gouffres.

Gilbert MILLET
Première parution : 1/9/2005
dans Galaxies 38
Mise en ligne le : 29/1/2009


 

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