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L'Année du soleil calme

Wilson TUCKER

Titre original : The Year of the Quiet Sun, 1970

Traduction de Jean BAILHACHE

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Ailleurs et demain n° (26)
Dépôt légal : 4ème trimestre 1973
272 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Brian Chaney est un spécialiste de la prospective, un futurologue de réputation mondiale.
     Pendant des années, il a travaillé à une description de l'avenir au sein d'un organisme qui ressemble fort au Hudson Institute rendu célèbre par les thèses de Herman Kahn.
     Et il estime qu'il a droit à de longues, à de très longues vacances...
     Mais voici que l'on vient l'arracher à sa plage de Floride. Pour lui proposer uen mission très spéciale.
     Aller voir en personne dans l'avenir si ses prévisions se sont réalisées.
     Car il existe bel et bien, dans l'Amérique de 1978, une machine à explorer le temps.
     Un vrai rêve de futurologue ?
     Ou bien un pur cauchemar ?

    Prix obtenus    
John W. Campbell, Jr. Memorial, [sans catégorie], 1976

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
 
    Critiques    
     L'année du soleil calme de Wilson Tucker est l'un des plus importants ouvrages parus à ce jour dans la collection Ailleurs et demain. C'est un livre qui retient l'attention d'un bout à l'autre, comble de plaisir, et fait penser. L'idéal.
     Politique-fiction, avec ce que cela implique d'imagination obligatoirement ancrée dans la réalité la plus quotidienne, et capable pourtant de voler très haut. Le cocktail est difficile à réussir, mais Tucker s'en est tiré brillamment.
     Histoire d'un voyage dans le temps, aussi. Le dernier bouquin que j'ai lu dans le genre, c'est La fille fantôme de Ray Cummings (Albin Michel) et il y a une sacrée différence. Tucker trouve une voie originale : celle du réalisme.
     Tous ces compliments en chaîne ne sauraient cependant faire oublier la position assez réactionnaire de l'auteur. Je n'ai pas de chance, je tombe toujours sur des livres de droite ! Il faut croire, malheureusement, qu'ils sont majorité.
     Il me semble que c'est assez original de relier politique-fiction documentée et machine à voyager dans le temps. En général l'auteur se téléporte lui-même (puisque c'est Dieu) dans le futur, et la description se fait au premier niveau, sans rapports — sinon historiques, par les archives, les livres, les coupures de presse — directs avec notre présent, c'est-à-dire le passé de ces petits dieux. Je pense à Gallo et sa Grande peur de 1989 (Marabout). Ici, au contraire Tucker a choisi d'explorer le futur et le présent (1978) en même temps, d'où l'importance des précisions de dates et de lieux données en tête de chaque partie de l'aventure. Rapport sur le futur fait par un rapporteur qui serait passé à la pratique : Chaney est un futurologue « de réputation mondiale » comme ils disent sur la jaquette de couverture. D'où l'intérêt de la machine à explorer le temps, réservée en général à des space operas style La patrouille du temps (Marabout) et des récits plus ou moins utopiques (au sens de « création libre de l'esprit » plus que réflexions sur une réalité contemporaine et prospectives logiques) comme La machine à explorer le temps de Wells ou Les jeux de l'esprit de Pierre Boulle.
     Original aussi le but premier de cette machine : explorer le futur pour faire des « prévisions sociales ». Justification démagogique d'un projet moins honnête... « Notre premier objectif sera une large enquête politique et démographique sur le proche avenir ; nous voulons obtenir des données sur la stabilité politique de cet avenir et le niveau de vie des masses. Peut-être pourrons-nous les améliorer l'un et l'autre... » (p. 32). Cette citation donne le ton d'un autre procédé original par son utilisation massive, le réalisme à outrance (ce n'est pas péjoratif). Ça change du voyage dans le temps à la va-vite, prétexte à autre chose (une description du futur par exemple). Ici, dans la première moitié du livre, le voyage est prétexte à lui-même. Jamais il n'a été monté avec tant de précisions, de détails, d'études des prolongements possible de l'affaire. Tout est prévu, tout nous est montré. C'est passionnant de voir tous ces problèmes évoqués de long en large. La lecture de la première description de la machine est tout à fait révélatrice : « C'était un engin trapu, plutôt disgracieux, portant au flanc le n° 2 marqué à la craie. Le TDV n'avait rien d'exaltant. Il était strictement fonctionnel. » (p. 100). L'auteur s'éloigne volontairement du gadget SF avec des tentacules comme il dit.
     Ce réalisme est aussi sensible lorsque l'action se précipite dans la deuxième partie du livre : les combats auxquels se mêle l'un des voyageurs du temps sont vraiment vécus, on dirait un document sur le vif de la guerre au Vietnam.
     Mais attention, je ne suis guère dupe. Ces deux qualités ont plus de défauts qu'autre chose... la SF avait un domaine imaginaire privilégié avec la politique-fiction, et voilà qu'il est envahi par la technologie, les ordinateurs et la science de pointe. On a vu, il n'y a pas longtemps, les savants conquérir la dimension de l'imaginaire poétique (dans Le Vaisseau ivre de Smith, in Derrière le néant, Marabout), ils s'attaquent maintenant aux plates-bandes temporelles. C'est là un des dangers de la futurologie dans la SF : pour décrire un futur à courts termes, on utilisera forcément plus de données réelles et de techniques précises que pour peindre l'an 100000. Barjavel, pas plus que Wells, n'a pas été dupe, a préféré imaginer plutôt que lire les dernières revues économiques, et c'est finalement un bien.
     L'autre qualité, le réalisme, a aussi son défaut (c'est très dialectique !) : les épisodes guerriers sont trop prenants, le pouvoir presque hypnotique de l'action et de la violence est bien dangereux... Trop de choses déjà flattent notre goût du sang, sans qu'il faille en rajouter, rien qu'en littérature, il y a déjà les Fleuve Noir série « guerre », les J'ai lu série « leur aventure », plus intellectuels avec leur prétexte culturel, il y a les westerns et tous les quotidiens...
     Lorsqu'on est conscient de ce danger, on peut avouer quand même que c'est du bon boulot. Maîtrise évidente de Tucker écrivain, qui prend toute son ampleur dans la description du cauchemar des années futures, quand les observateurs seront sur le terrain : « ...Saltus s'avança vers le rebord de la piscine. Elle était presque vide, à sec, et le plongeoir avait disparu. Presque vide : une demi-douzaine de formes allongées étaient entassées au fond du bassin sous le manteau de neige, des formes humaines. (...) Un pied nu sortait du linceul blanc sous le soleil d'hiver. » (p. 207).
     L'auteur semble même prendre un malin plaisir (morbide et sadique diront certains) à décrire la faillite de la civilisation américaine, dans le sang, la haine et la terreur. Un vrai cauchemar, historiquement possible, probable même...
     Pour en terminer avec l'originalité de ce livre, parlons de sa structure en coquille d'escargot : nous vivons l'histoire d'un monde clos, le centre militaire et scientifique d'Elwood où évoluent les mêmes personnages de 1978 à 2000 plus X. Si Tucker raconte l'histoire du monde (et particulièrement des U.S.A., mais c'est le même chaos partout) il nous livre aussi l'histoire plus intime d'un petit groupe d'individus, quatre hommes et une femme. Symboliquement dans ce monde futur le Centre d'Elwood sera encore plus clos que lorsqu'il dépendait du secret militaire : « Le centre d'Elwood était un monde clos, un monde clôturé et terrifiant... » (p. 231), protégé par des têtes coupées et plantées sur la grille principale... Nous avons une vision finalement théâtrale de cette réalité. Elwood est une scène privilégiée où se joue le destin d'individus choisis, occasion pour Tucker de faire une analyse psychologique assez précise, ce qui est peu usité en SF (dans ce domaine, mais avec plus de blabla, je vois Le long labeur du temps de Brunner, même collection).
     Cette logique théâtrale est renforcée par les « règles du jeu » que pose l'usage de la machine : « Autre donnée chronométrique qu'il est capital de garder présente à l'esprit sur le terrain : cinquante heures. Vous pouvez passer jusqu'à cinquante heures sur les lieux, quelle que soit la date choisie, mais pas davantage ; c'est impératif. » (p. 110). Ces règles très strictes ressemblent un peu au « rentre au douzième coup de minuit » de Cendrillon et sa Grande Citrouille Magique. Jeu de l'esprit qui cherche à se compliquer la tâche pour avoir plus de plaisir à raconter l'histoire, et rapport symbolique, surtout, entre la machine et les instruments magiques traditionnels. Les techniciens ne connaissent pas bien les lois du Temps, juste un peu plus que Cendrillon ne connaît les usages de sa marraine, juste un peu plus encore que la sauvage ne connaît le culte du cargo. Toutes les précautions verbales comme « tout est prévu » ou « opération parfaitement planifiée » (p. 104) ne sont qu'oratoires, elles cachent un grand manque. Relativisation de la machinerie technologique ; c'est pas mal.
     Je me suis arrêté pour aller voir King Kong chez un ami... Pas d'analyse : je l'ai vu pour le plaisir, il y a longtemps que je voulais savourer ces beaux monstres, et n'ai pas été déçu... Mon plaisir n'a été gâché que par la boucherie finale, King Kong coincé au sommet de son building, livré aux avions technologiques... le peloton d'exécution, l'assassinat en règle. Voilà de quoi rendre le monstre sympathique, pauvre monstre colonisé comme les peuples indigènes et livré aux folies occidentales...
     Bon, je laisse le monstre pour revenir à mes moutons. A propos de moutons, le réalisme de Tucker ne l'empêche pas de planer très haut dans la traduction qu'il nous donne de l'Eschatos, sur plusieurs pages profondément poétiques, qui touchent au grand mythe cosmique, mais en toute simplicité. Sans doute, bien sûr, la poésie repose et sort bien après 78 pages (c'est précis) de réalisme fonctionnel. Mais il n'empêche que le passage remue.
     Une autre occasion de haut vol, en passant, c'est le récit d'une histoire d'amour au-delà du Temps entre Chaney et la seule femme de l'équipe. Amour vierge et pur qui ne sera pas consommé (il y a une barrière temporelle de vingt ans plus X, ça vaut toutes les précautions connues) mais moins gnangnan que Love Story. C'est pathétique simplement, en demi-teintes, ça touche, et fait un peu oublier l'anti-féminisme qui plane tout au long du livre.
     Nous sommes dans la psychologie, ça me donne l'occasion de parler un peu de Chaney et de sa démystification systématique de la science officielle. Sa position politique est difficilement soutenable ; même quand il critique la science, il a des réactions pas très nettes. Nous verrons où ça mène. En attendant, il ironise et humourise sans arrêt sur cette Sainte Science, pour marquer son hostilité face à la technologie de pointe, qui le lui rend bien, d'ailleurs : lorsqu'il visite la machine pour la première fois, il entre dans une pièce glaciale, il sent des odeurs piquantes, il reçoit une décharge électrique dans la main, plus tard, enfin, il se cogne la tête. Science dangereuse qui conspire contre l'homme. Mieux : Chaney remet en cause son bien-fondé et se permet de douter d'elle ; il est très conscient de sa fragilité et de son orgueil de croire avoir tout prévu — comme à ce moment même les bombardiers pleins d'atomes qui tournent partout ne peuvent avoir aucun incident technique jusqu'au jour où Fail Safe, point limite (Laffont) ou Docteur Folamour deviendront des faits divers en première page... Chaney doute particulièrement de la solidité de la centrale nucléaire dont l'expérience d'Elwood utilise toute l'énergie (au passage l'auteur fait voir l'énorme gaspillage d'énergie utilisée par l'armée ou la science vendue à l'armée... alors qu'on rationne l'essence aux ouvriers et qu'on éteint presque le chauffage dans les prisons « pour donner l'exemple »). Chaney met donc l'accent sur les scandales qu'entraîne ce type d'expériences ; et qui ont, ne craignez rien, un pendant exact dans notre société : la science, complice du gouvernement, décide des programmes dangereux et très coûteux sans demander son avis à la population. Silence sur le voyage dans le temps parce que le président des U.S.A, a déclaré l'affaire « contraire à l'intérêt public » (p. 52).
     L'homme est du bétail pour la science, il sert de cobaye tout comme son frère singe. La sécurité de l'engin lui-même compte plus que celle des conducteurs, et les quelques morts/martyres par « accident » n'empêchent pas le programme de continuer.
     Chaney dénonce aussi les passions et les buts privés qui soutiennent de tels projets d'intérêt d'Etat :
     Seabroock, le responsable, veut à tout prix voir le futur, même par les yeux et les enregistrements d'un autre puisqu'il est trop vieux pour y aller lui aussi : c'est une obsession toute maladive, et il est prêt à manipuler le président pour que les essais se fassent. Tout le programme dépend donc des réactions émotionnelles d'un maniaque.
     Bref, Chaney critique à tours de bras : on voit bien que c'est un inadapté à éliminer. Son scepticisme est un défaut que les technocrates se chargeront de corriger.
     Cette inadaptation ne l'empêche quand même pas de relever le rôle politique de la science : une originalité dans la thématique SF, le président décide d'utiliser la machine pour savoir s'il sera réélu. « Foutue histoire politique » dit Chaney (p. 112). Cette même machine permettra au président, encore, de se sortir d'un coup d'Etat militaire. Nous sommes loin des buts humanitaires du début, et plongés une fois de plus en plein margouillis. Chaney de dire définitivement : « Je ne crois pas que la Maison Blanche autoriserait le sondage d'un passé aussi reculé (...) elle n'y verrait aucune avantage politique, aucun profit immédiat. » (p. 160). Cette position est particulièrement bien venue au moment où la science se pavane et construit malgré nous sa Babel toujours plus fragile.
     Un seul point noir, la position de Chaney reste ambiguë sur la question de la radioactivité : il décide de ne pas inclure dans ses calculs futurologiques le taux des naissances anormales et de mortalité dues à l'atome (p. 46). Il y a là un tabou qui bloque toute réflexion critique. Un sujet qu'on passe sous silence. La quasi-totalité des réflexions politiques actuelles suit d'ailleurs ce rite de l'autruche, l'avenir n'est pas gai.
     Cette ambiguïté est une première faille dans ce livre qu'on pourrait croire révolutionnaire. Elle sera suivie par d'autres, et de taille. Malgré une critique acerbe du gouvernement et de ses scandales, je dirais de l'auteur qu'il entre dans la catégorie des réactionnaires — mais éclairés, style ; les gens heureux qui ont raison de l'être, avec le pessimisme en plus.
     A première vue, pourtant, sa critique du gouvernement est assez salée : le Pentagone est plein « de bureaucrates aux crânes trop lourds » (p. 12) et « encroûtés » (p. 15). Chaney s'attaque aussi aux militaires, et leur envoie quelques belles phrases individualistes « Et votre patriotisme, civil ? Je le transporte dans ma poche », répond Chaney, p. 56).
     Cela l'entraîne à tracer un tableau très pessimiste du futur : guerre atomique, civile, révolte des Noirs, attaque des Chinois, famine, chute de l'Amérique. Chaque exploration du futur est intimement liée au sang, à la guerre et aux ruines. Chacune laisse un goût amer dans la bouche. Tout cela crée un climat pour le moins inhospitalier... Leçon morale pour conclure l'ensemble : « Pindare vivait il y a quelque 2 500 ans, mais il était plus sage que beaucoup d'hommes de notre temps. Il déconseillait à l'homme de regarder trop loin dans l'avenir, l'avertissant que ce qu'il y trouverait ne serait pas à son goût. » (p. 246). Il est difficile d'être plus optimiste que ça, évidemment. On n'a pas envie de taper sur l'épaule de Tucker en lui disant : « Hé ! tu flippes ! » Rares les visions du futur plus convaincantes que celle-là. Excellent pour période d'austérité.
     Il reste que les gens de gauche — je laisse de côté, bien entendu, la machine illusoire que les partis de gauche les plus institutionnalisés débitent au peuple béat — ne sont pas les seuls à critiquer le gouvernement ; l'extrême droite lui fait les mêmes reproches, tout aussi virulents.
     Le livre de Tucker est plein de ces critiques en cul-de-sac : « ...si vous voulez vous tracasser que ce soit pour des choses qui en vaillent la peine : les raz de marée de l'extrême droite, les chasses aux hippies, ce président qui ne sait même pas se faire obéir de son propre parti, ni, a fortiori, de son pays. » (p. 89). On relèvera le brouillage des cartes, l'extrême droite chassée par des conservateurs d'extrême droite... Les U.S.A, se sont effondrés parce que gouvernés par un président incapable, c'est la cause de la faillite du système : significatif d'un regret accentué d'un gouvernement fort, à poigne. Il manque juste à Chaney sa carte du Ku-Klux-Klan (vous verrez à la page 250 pourquoi il n'en a pas encore...).
     Pour un Spinrad combien de petits Hitlers ? On se rend compte alors que le livre charrie bon nombre de contre-vérités sur la révolution. « Un citoyen peut passer du parti A, mouvement activiste, au parti B, plus conservateur, simplement parce qu'il est soulagé de ses souffrances par un estomac en plastique ; son vote peut modifier le résultat d'une élection... » (p. 60). L'ulcère crée donc la révolution, il faut croire que les médecins travaillent beaucoup en ce moment. La révolution globale passe par une révolution du corps, de son alimentation, de son hygiène, les ulcères ne sont pas où Tucker pense... il suffit de voir un certain chef d'Etat.
     L'autre morceau de choix, c'est la description, ô combien objective ! de la guerre civile qui ravage les U.S.A. Les Black Panthers trahissent leur pays et s'allient aux Chinois : « Les Ramjets (...) C'est le nom qu'on leur a donné lorsqu'ils ont commencé à lutter à visage ouvert, à faire connaître leur programme : Révolution and Morality. On voyait parfois le sigle RAM sur des bannières. mais il prit bientôt un sens obscène... ils ont fait la révolution, oui, mais quant à la moralité. » (p. 256). Ces Noirs sont des sauvages, vraiment ! Il n'y a rien à répliquer à de tels arguments que le racisme étouffe.
     Là est le plus gros défaut du livre : la société américaine s'écroule, et jamais n'est évoquée en clair une crise du capitalisme, le niveau des causes reste des plus « prosaïques » : gouvernement pourri, rapports guerriers entre Etats, la Chine attaque les U.S.A, et s'allie avec le Canada...
     Le futurologue est un peu myope puisqu'il ne distingue même pas les défauts profonds de sa propre époque, même s'il en connaît et analyse bien les vagues de surface.
     Ceci explique peut-être l'attitude bizarre de Chaney pendant sa première « année de soleil calme », j'y arrive. C'est la première année de paix retrouvée après la crise : la nature reprend ses droits, les hommes mènent une vie plus saine que dans un building à air conditionné, ils refont des gestes plus près de la nature, construire un puits par exemple. Et tout ceci ne redonne pas le sourire à Chaney, au contraire. Il regrette le passé : « Nous vivons au jour le jour, et d'un été à l'autre. Ce n'est pas une existence idéale. » (p. 248). Le monde qu'il connaissait s'est arrêté, et ça a été une « épreuve atroce » (p. 255). Les fous diront, eux, que c'est une libération : voyez Simak et l'excellent A chacun ses dieux (Denoël) où cette libération est si lyriquement exaltée.
     Chaney ne retrouve sa sérénité que dans les toutes dernières pages du livre, et, seulement là, pense à s'émerveiller du monde nouveau qui s'offre à lui (en un passage d'ailleurs très touchant). Mais c'est nettement « puisqu'il n'y a pas de grives on mange des merles ». Pas constructif, si on compare à la solide bâtisse de Simak.
     Reste à décortiquer tout l'appareil mystique que sous-entend le titre du livre, tiré de cet Eschatos. Chaney a donné une traduction de l'Apocalypse qui a scandalisé les gens et les milieux officiels, jusqu'au Vatican. Il a voulu montrer que l'Apocalypse n'est qu'un roman-feuilleton écrit dans l'unique intention de distraire, et non pas une vision prophétique directement inspirée par Dieu. Volonté rationaliste flagrante, un peu misérable « Ne tombez pas dans le panneau. N'essayez pas d'enlever ces prophètes à leur époque pour les introduire dans le XXe siècle. Ils sont périmés. » (p. 88). Dans le même sac les horoscopes et l'astrologie vraie.
     Pour Chaney la Bible n'est donc pas prophétique. Et pourtant sa situation de survivant à la fin du livre rappelle étrangement celle qu'il imagine pour le scribe rédacteur de l'Apocalypse. Il y a même une tombe et un puits nabatéens iden tiques pour renforcer le parallélisme.
     Le livre démontre une faillite du rationalisme, l'histoire est un éternel recommencement. Il montre le passage d'un rationalisme un peu borné à la théorie traditionnelle de l'histoire cyclique... jusqu'au réalisme-fantastique, car il n'est pas interdit d'imaginer que le scribe a vécu, lui aussi, l'année du soleil calme.
     En tout cas, le bouquin prend une autre dimension, presque cosmique. Et si on fait le compte, on voit que ça lui en fait beaucoup, de dimensions. Bonne raison pour le lire le plus vite possible, à condition de prendre ensuite, comme antidote, A chacun ses dieux, c'est le seul moyen de s'en tirer sans y laisser trop de plumes.

Bernard BLANC (lui écrire)
Première parution : 1/11/1974 dans Fiction 251
Mise en ligne le : 17/7/2003


 

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