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L'An 2000

Herman KAHN & Anthony J. WIENER

Titre original : The year 2000



Robert LAFFONT (Paris, France)
Dépôt légal : 1968
522 pages
ISBN : néant   


 
    Critiques    
     Avertissement du 8 décembre 2002  : le lecteur du début du 21° siècle pourra estimer que par rapport à l'article qui suit, publié en juin 1969 dans la revue Fiction, j'ai par la suite plusieurs fois mangé mon chapeau puisque j'y traite apparemment fort mal la prospective et les prospectivistes alors que j'ai dés auparavant et davantage par la suite quelque peu cultivé ce noble art, dans le cadre notamment du Laboratoire de Prospective Appliquée fondé par André-Clément Decouflé puis pour diverses institutions dont la Caisse des dépôts et consignations dont j'ai contribué à fonder le Groupe de Prospective.
     Le problème est ici purement un problème de vocabulaire. Ce que je vise et critique durement en usant improprement du terme de prospective est en fait la futurologie, approche bien différente. Le lecteur est donc prié de substituer mentalement le terme de futurologie à celui de prospective dans le texte ancien qu'il va lire. Je me suis par la suite expliqué dans plusieurs articles sur la différence à mes yeux fondamentales entre la prévision, la futurologie et la prospective. A l'époque, la terminologie était peu claire, au moins dans mon esprit. Il ne m'aurait pas semblé honnête de remanier purement et simplement ce texte plus de trente ans après.
     A ce point près, et après avoir relu très attentivement cet article, je l'ai trouvé étonnamment actuel. J'espère que le lecteur du présent y trouvera matière à réflexions autres que celle qui stigmatiserait une persévération diabolique de ma part.
     Gérard Klein

     On sait qu'il est une version particulièrement fantaisiste de la science-fiction qui porte le nom de prospective et qui met en principe en œuvre un ensemble de moyens rationnels de prédiction de l'avenir. L'expérience a montré jusqu'ici d'abondance que si les poètes ne se trompaient pas toujours, les spécialistes faisaient par contre fausse route avec une régularité qui désarme les statistiques. C'est donc avec scepticisme qu'il convient d'étudier l'imposant volume tiré par Herman Kahn et Anthony Wiener des travaux projectifs de l'Hudson Institute, longtemps dirigé par le premier cité. Avec un scepticisme d'ailleurs bientôt renforcé par l'analyse des « méthodes » retenues, mais aussi avec intérêt car il s'agit d'une mine de documents, de points de vue, de réflexions sur l'avenir proche. Le lecteur aura intérêt à s'armer d'abord de l'excellent Art de la conjecture de Bertrand de Jouvenel.
     Daniel Bell qui préface l'ouvrage en précise d'ailleurs les limites. Il ne s'agit pas de prévoir l'avenir « comme si le temps n'était qu'un gigantesque tapis tout tissé et déroulé depuis quelque lointaine origine », mais d'un effort « pour esquisser les avenirs possibles ». Le titre même du livre souligne une autre limite. L'an 2000 est la dernière année de notre siècle. Le prochain ne commencera qu'en 2001, stricto sensu. Les anticipations ici présentées se donnent donc comme la prolongation de tendances, comme l'épuisement des possibilités du passé et non comme autant de franches ouvertures sur des avenirs différents.
     Les techniques de prévision à long terme utilisées par l'Hudson Institute peuvent être ramenées, sommairement, à trois familles qui correspondent, chacune, à un domaine différent. Sur le plan économique, la méthode est celle de l'extrapolation raisonnée et globale des tendances passées. Dans le domaine scientifique et technique, la méthode n'est ici pas décrite et elle est beaucoup plus hésitante sans doute ; il y a gros à parier qu'elle s'inspire plus ou moins des études Delphi effectuées par la Rand Corporation. Dans le domaine plus synthétique de la politique internationale, le procédé retenu est celui du scénario.
     Il est évidemment plus aisé de critiquer la mise en œuvre particulière qui est faite ici de ces techniques que de les utiliser soi-même, et l'Européen que je suis se sent d'autant moins habilité à le faire qu'il n'existe de ce côté de l'Atlantique aucun travail d'envergure si l'on excepte les recherches intéressantes mais limitées par le défaut de moyens que publie Bertrand de Jouvenel dans ses Futuribles, devenues Analyse et Prévision, et auxquelles j'ai occasionnellement contribué. Disons, car il y a des cadavres qu'il faut qu'on enterre, que les Cahiers de Prospective ne valent pas tripette et que, si l'on met de côté leur style pompeux à moulures, leur contenu intellectuel n'a pas plus de rigueur que celui des « études » de Planète, ce qui n'est pas beaucoup dire. La seule fonction intelligible des Cahiers de Prospective est d'ordre idéologique : elle consiste à justifier les aberrations du présent en les présentant comme les germes nécessaires des grandioses accomplissements de l'avenir, ou encore à diriger doctement la baguette du magister vers des lendemains épouvantables, mais sans jamais poser concrètement le problème concret des conditions concrètes de leur évltement. Les prospectivistes sont des précieuses ridicules qui auraient lu les utopistes du siècle dernier. On verra à la fin de cet article que, pour être d'une viande plus solide, les travaux américains de l'Hudson Institute n'en remplissent pas moins, à défaut de toute véritable signification scientifique, une fonction idéologique. Et la question que l'on peut se poser est de savoir si, en. l'absence d'une science sociale bien établie, toute appréhension de l'avenir n'est pas, essentiellement et peut-être seulement, une façon de déployer une idéologie que l'usage superficiel de méthodes scientifiques a pour but de faire passer pour la nature des choses.
     Les efforts de l'Hudson Institute laissent en effet le « spécialiste » sur une impression de malaise Intellectuel. Au plan le plus général, ces recherches témoignent d'un empirisme certes bien venu en une matière aussi délicate mais qui exclut exagérément, comme font nombre de travaux anglo-saxons, la réflexion épistémologique, ou qui la rejette dans l'accessoire. Comment et pourquoi les chercheurs de l'Hudson Institute savent-ils que tel possible est probable (et même seulement possible) ? Comment et pourquoi ont-ils été amenés non seulement à le privilégier mais même à le concevoir ? Voilà le type de questions que le lecteur aguerri se pose à chaque page tournée. Et il se trouve sans cesse tenté de répondre que cet empirisme recouvre et masque en réalité son contraire apparent, l'intuitionnisme. L'empirisme se veut en principe fidélité à la réalité, au fait, à l'objet, mais a partir du moment où la multiplicité des faits et de leurs conséquences se présente comme inintelligible, le choix qui est subtilement opéré et qui présente les apparences — mais les apparences seulement — de la rationalité, procède de l'intuition sinon même de l'inspiration. Il arrive que cette difficulté épistémologique soit cachée, consciemment ou non, derrière la prolongation mécanique d'une tendance bien attestée dans le passé et dès lors donnée pour un fait simple. Mais que signifie ce fait ? Est-Il vraiment simple ?
     En l'absence d'une théorie explicative bien éprouvée du « fait », il n'a en réalité aucune signification et son extrapolation aucune validité. Le fait empirique que le mouvement d'un pendule tende à s'amortir n'a aucun intérêt tant que l'on n'a pas dégagé deux théories distinctes, celle de la conservation de l'énergie et celle du frottement.
     Le compagnon classique de l'empirisme anglo-saxon — et qui ne fait pas défaut ici — est l'éclectisme philosophique, historique et sociologique. Une multitude de théories sont invoquées par les chercheurs du Hudson Institute, en particulier dans le domaine de la sociologie. Elles paraissent servir des fins de justification et de rationalisation plutôt que d'explication, d'autant que leurs incompatibilités se trouvent proprement escamotées. Or, de deux choses l'une, ou bien une théorie forme un ensemble cohérent de prédicats et si elle entre en contradiction avec une autre théorie qui présente la même caractéristique, l'une des deux est entièrement fausse ; ou bien l'une des deux — ou les deux — est partiellement vraie seulement et ne présente plus de garantie de cohérence ; elle ne peut plus être citée dans sa totalité comme référence ou dans une de ses parties sans arbitraire, à moins de justifications qui nécessitent finalement l'échafaudage d'une nouvelle théorie synthétique à la fois plus vraie et plus cohérente que les précédentes. Les chercheurs de l'Hudson Institute donnent l'impression de se dispenser de cet effort et de choisir non seulement entre les théories celles qui les arrangent, mais encore, au sein des théories, les points particuliers qui leur conviennent. L'utilisation, par exemple, de la théorie marxiste est caractéristique. Elle est donnée pour vraie jusqu'à un certain point et pour non fondée au-delà. Mais l'épreuve de sa cohérence n'est nulle part sérieusement tentée. Or si elle est incohérente, elle ne vaut pas la peine d'être citée, sauf à titre de curiosité historique, et si elle est cohérente, elle ne peut guère être détaillée à la carte. Il n'est pas possible de se réclamer de l'autorité de la totalité et de ne retenir que la commodité de la fraction.
     La tentation de l'éclectisme est évidemment d'autant plus forte que la plupart des théories sociales et même économiques sont faibles, si on les considère d'un point de vue purement logique. Mais il est pour le moins délicat de fonder un système fort de déductions sur les faiblesses de constructions dont on retient comme prémisses certaines propositions seulement. A transgresser cette règle, on risque le fatras. Une autre aberration courante de l'équipe de l'Hudson Institute, qui cumule à la fois empirisme apparent, intuitionnisme et éclectisme, tient à l'usage inconsidéré de l'analogie historique. C'est ainsi que les parallèles populaires aux Etats-Unis entre l'Empire Romain et l'empire américain sont ici repris avec délectation : il va de soi que cette analogie recouvre seulement des jugements de valeur arbitraires dont le chapitre IV, intitulé La société post-industrielle, contient une collection absolument remarquable.
     Ainsi la démarche générale de Kahn, de Wiener et de leurs acolytes n'est-elle en réalité pas plus rigoureuse que celle d'écrivains qui, eux au moins, ne prétendent pas faire œuvre scientifique ou même seulement rationnelle. Elle ne dépasse guère le niveau du bluff intelligent. Un examen ici nécessairement rapide des trois grandes « techniques » de prévision déjà signalées achèvera d'en convaincre.
     La prolongation de tendances économiques ou démographiques dûment attestées dans le passé peut paraître offrir toutes les garanties de rigueur. Il faut bien voir pourtant qu'elle est doublement ambiguë. Elle l'est d'abord : pour raison d'empirisme : les mécanismes qui ont dominé la tendance ne sont pas dans l'état actuel des choses, même en démographie, suffisamment élucidés pour que l'on puisse écarter l'idée que la tendance a été fonction de circonstances inconnues et particulières qui ne se prolongeront pas nécessairement. Au contraire, cette idée doit être l'hypothèse de règle. Sinon, on isole implicitement, on rend autonome d'une façon arbitraire un indicateur particulier qui est en réalité relié à tous les autres aspects de la vie économique et sociale. La deuxième ambiguïté est encore plus grave : elle concerne notamment les projections dites « sans surprise » du Produit National Brut d'un certain nombre de pays. A supposer que l'évolution soit conforme à la prévision qui est exprimée en milliards de dollars et en dollars par tête d'habitant, la projection ne fournit aucune indication sur le contenu de la grandeur obtenue. Or, du point de vue économique et social, c'est ce contenu qui possède une structure, qui donne son sens au chiffre global. Il est complètement absurde d'imaginer que cette structure demeure stable pendant les trente prochaines années. La grandeur obtenue au terme de la projection n'a donc à peu près aucun sens. Elle ne donne aucune idée des conditions effectives de vie à la fin du siècle et elle ne permet aucune inférence sur les conditions économiques et sociales du moment. Elle risque même de conduire à penser que, dans un certain délai, tel pays, la France ou l'Indonésie, atteindra le niveau de production d'un « pays-pilote » comme les Etats-Unis à une date antérieure et que, par suite, ce pays ressemblera alors à ce qu'étaient les Etats-Unis à tel moment de leur histoire. Toute l'expérience historique tend à établir la fausseté de ce genre d'assertions.
     Il est certain que Kahn et Wiener ne tombent pas sans résistance dans des pièges aussi grossiers, mais il est moins évident qu'ils n'y poussent pas de toutes leurs forces le lecteur non averti et le raffinement apparent de leurs hypothèses paraît bien ne constituer qu'un masque idéologique.
     La méthode Delphi qui a été appliquée dans le domaine scientifique et technique par la Rand Corporation n'est citée ici que pour mémoire puisqu'il n'y est fait qu'indirectement allusion dans L'an 2000. Il est cependant nécessaire de dire ici qu'elle repose sur des sortes d'enquêtes d'opinion effectuées auprès de spécialistes qualifiés des différentes branches. Les enquêteurs procèdent à plusieurs Itérations, c'est-à-dire qu'ils laissent aux experts la possibilité de modifier ou de compléter leurs réponses après qu'ils aient pris connaissance de celles de leurs collègues. En effet, une découverte prévue dans un domaine peut entraîner la possibilité d'une découverte dans un autre domaine. La méthode Delphi revient donc à la consultation des oracles scientifiques du moment et elle tire sans doute son nom du précédent antique de l'oracle de Delphes. Elle ne dégage par conséquent que le futur du présent. Or nombre des découvertes essentielles des vingt dernières années étaient faiblement prévisibles à moyen terme (3 à 5 ans) et sans doute totalement imprévisibles à long terme, par exemple le transistor et le laser. Ce serait une erreur de croire pour autant qu'elles ont surgi par hasard. Mais la réunion des circonstances qui les ont rendues individuellement possibles a correspondu à des cheminements extrêmement complexes. A moins que la science humaine soit presque parvenue au stade ultime de son développement, ce qui paraît peu vraisemblable, il y a gros à parier que les découvertes essentielles des trente prochaines années échappent complètement à la prévision « rationnelle », c'est-à-dire à l'attention présente des experts. Il sera par contre certes toujours possible de trouver dans le très vaste univers des anticipations littéraires quelques intuitions justes. Mais c'est là un type de « prévisions » — celui des précurseurs — qui ne prend son sens qu'au moment même où il perd tout intérêt autre qu'anecdotique.
     Aussi bien, conscients de ces difficultés, Kahn et Wiener n'ont-ils accordé à la science et à la technique qu'un chapitre assez mince.
     C'est au domaine politique et en particulier aux relations internationales que les chercheurs de l'Hudson Institute ont appliqué la troisième méthode et peut-être intellectuellement la plus intéressante, celle des « scénarios ». Il s'agit ici d'écrire le développement vraisemblable d'une situation de départ — en règle générale, une crise — en analysant les alternatives possibles. La « technique » est donc, on le voit, très proche de celle de l'écrivain et les « découvertes » ne sont guère différentes de celles auxquelles nous ont habitué les journalistes et les romanciers de la politique-fiction. Mais le procédé a de ce fait son revers : il reflète, comme toute œuvre littéraire, les connaissances, les opinions, l'idéologie du ou des auteurs du scénario. La multiplication des « variations canoniques » n'y change rien. Et, en tant qu'écrivain, Herman Kahn témoigne surtout d'un pessimisme quant à l'espèce humaine qui ne va pas sans une délectation à peine secrète. On se souvient alors qu'il passe pour avoir inspiré à Stanley Kubrick le personnage du Dr Folamour et qu'un faux Report from Iron Mountain, ressemblant comme un frère aux travaux de la Rand Corporation ou de l'Hudson Institute, paraissait voici quelques années aux États-Unis et feignait de répondre à la question : « Qu'avons-nous à craindre de la paix ? » en proposant un habile plaidoyer en faveur de la guerre au moins froide. La question angoissée que l'on se pose dès lors est moins de savoir si les scénarios de Kahn sont fondés que de savoir quelle influence ils peuvent exercer sur la conception du monde de la classe dirigeante américaine. Le dernier chapitre, qui s'efforce de codifier un certain nombre de bons sentiments, vise à dissiper cette impression. On ne peut dire qu'il y parvient. Et le malaise sur les méthodes que l'on signalait se résout alors en un malaise sur l'idéologie. Il est impossible d'oublier que la plupart des recherches de l'Hudson Institute qui fondent le présent livre sont financées par le Pentagone. Il est impossible de ne pas voir que l'idéologie sous-jacente à presque toutes les hypothèses était celle de James Forrestal avant d'être professée par la famille Dulles. Il est impossible enfin de ne pas s'apercevoir que le livre tout entier est centré sur la société américaine vue sous un certain angle. Il est certes normal qu'un ouvrage américain fasse une place essentielle à l'avenir américain et il n'est pas contestable que les États-Unis, première puissance mondiale, contribueront sans doute plus que tout autre pays à la formation de l'avenir immédiat. Mais c'est une autre chose d'articuler toute l'histoire du monde, passée et à venir, par le jeu des causalités proposées et des analogies, autour du destin particulier de l'Amérique du Nord. C'est faire passer l'empire américain de la catégorie de l'objet (d'étude) à celle du sujet et c'est ôter à l'ouvrage à peu près toute valeur scientifique puisque ses conclusions, même multiples, voire disparates, sont déjà contenues dans ses intentions. Un ouvrage récent comme précisément L'empire américain de Claude Julien recèle, bien qu'il soit seulement historique, plus de prolongements prospectifs que L'an 2000 parce qu'il a pour objet avoué d'étude les États-Unis dans le monde et que ses analyses du passé et du présent sont plus profondes et mieux documentées que celles du livre de Kahn et Wiener. Il n'est évidemment pas question d'en rendre compte ici. Mais c'est un ouvrage dont la lecture est indispensable au lecteur de L'an 2000.
     Les lacunes de L'an 2000 sont en effet très significatives, mais elles ne le sont que pour le spécialiste et l'ouvrage risque d'accomplir pleinement sa fonction idéologique auprès du lecteur ordinaire, même cultivé, à son insu d'ailleurs. Il est ainsi caractéristique qu il ne soit à peu près pas question des matières premières. Le terme ne figure même pas dans l'index placé à la fin du volume. Or, puisque Hermann Kahn est un fervent de l'analyse des crises politiques, il n'ignore sans doute pas que celle de Cuba, par exemple, est liée à l'existence dans cette île des réserves de nickel les plus importantes du monde qui ont échappé du fait du castrisme au contrôle américain, ni que lorsqu'une société française, en 1965, voulut acheter du nickel cubain, Washington menaça, comme le rappelle Claude Julien, les exportations françaises à destination des Etats-Unis. Il est à peu près impossible, de nos jours, de trouver un seul « point chaud » du globe qui ne soit lié directement ou indirectement à une source essentielle de matières premières. Il y a peu de chances pour qu'il en aille autrement dans les années à venir. Aussi est-il surprenant, au moins pour un esprit naïf, de voir Kahn et ses acolytes limiter leur analyse des crises politiques à venir au niveau politique le plus superficiel, celui des dépêches d'agence. Le réalisme sur le détail sert alors à remplir le grand silence sur les origines des conflits.
     Mais parce qu'il fait de l'empire américain le héros et peut-être le seul acteur de l'avenir, l'ouvrage revêt un caractère dramatique qui a contribué à son succès, notamment auprès des chroniqueurs de certains hebdomadaires qui ont une passion toute féodale pour le défi. Ce succès-là est un succès de roman. Car bien que sa valeur littéraire soit assez faible si on la ramène aux critères classiques, L'an 2000 est un roman. C'est au fond un roman écrit dans un style post — joycien et qui, comme Ulysse, se veut total. Au lieu de traiter de vingt-quatre heures de la vie d'un homme, il traite de trente-cinq ans de la vie d'un empire. Ses auteurs font des chiffres, après tout, un usage assez peu différent de celui de Butor dans certains de ses livres. Et peut-être, au fond, le sujet de ce « roman » et le caractère collectif de son écriture et des recherches qui l'ont précédé annoncent-ils une nouvelle forme de la littérature.
     Ces quelques réflexions ne doivent pas, au contraire, retenir d'examiner attentivement le gros livre de Kahn et Wiener. Mais elles ont tenté de préciser l'usage qu'on peut en faire si on l'aborde dans une perspective critique. Contrairement à ce qu'on en a abondamment dit, avec horreur ou avec satisfaction, L'an 2000 ne décrit pas l'avenir. Il décrit une certaine réflexion sur l'avenir, mais c'est déjà bien assez si le livre amène à réfléchir sur les conditions de cette réflexion. La traduction de cet énorme ouvrage est dans l'ensemble satisfaisante bien qu'elle trahisse souvent une ignorance totale des sujets abordés qui la conduit à des approximations fantaisistes. Elle a au moins, dans l'ensemble, le mérite d'être claire.


Gérard KLEIN
Première parution : 1/6/1969 dans Fiction 186
Mise en ligne le : 28/1/2003


 

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